Dès le lever, nous consultons mon petit baromètre de voyage. Hélas! il est en baisse, à 750 millimètres. Des gens sages auraient pris le train à Bolgrade pour Odessa. Mais nous n’avons pas quitté Paris et nos affaires pour être sages; il ne pleut pas encore, nous traverserons ce pays en automobile!

Nous partons à neuf heures, en retard, car nous ne savons pas encore le temps qui est nécessaire pour faire et arrimer nos vingt-huit colis à main à bord des autos. Lorsque nous le saurons, cela sera du reste la même chose, et nous continuerons à partir en retard parce que nous en aurons pris l’habitude.

Nous gravissons une haute colline qui surmonte Bolgrade, et bientôt la Bessarabie ondule devant nous, déserte et sans arbres; les lignes arrondies des collines sont brisées ici et là par un tertre, tombeau où les chefs scythes se faisaient enterrer debout, chevauchant leur cheval de guerre, ou par un ancien poste d’observation des phalanges de Trajan. La grande paix romaine s’est étendue jusqu’ici; deux vallonnements qui courent de l’est à l’ouest marquent encore l’ancienne frontière de l’Empire; au delà c’étaient les barbares Sarmates.

Les champs d’une terre noire, les prés pelés s’en vont sans fin, sans un arbre, sous le ciel d’un gris perlé délicat. Les grands paysages ras s’étendent à l’infini. On voit à une lieue la silhouette d’un berger qui s’enfuit à notre approche; puis c’est une nouvelle ondulation de terrain, si longue, si lente, qu’elle semble la houle arrêtée d’un monde mille fois grand comme le nôtre.

Où vont mourir ces molles vagues de terre?

Parfois la vague se brise. C’est alors un ravin au fond duquel on découvre un misérable village. Puis de nouveau le silence et la solitude de la campagne nue.

Un faucon rose traverse les prés devant nous; à quelques centaines de mètres une bande d’outardes se promène à travers champs. Un aigle est là, posé sur une pierre; il regarde venir la lourde machine et comme nous arrivons sur lui, s’envole péniblement.

Nous n’avançons que lentement, car la route est exécrable.

Il faut nous mettre d’accord tout de suite sur le sens du mot route en Bessarabie. Une route, c’est une piste à travers champs; jamais ingénieur ne s’y risqua: elle a indifféremment, suivant la configuration du terrain, trois cents mètres de large ou trois; parfois on s’y perd, parfois on la perd; elle est semée d’ornières, de trous et de bosses; ici, un talus la traverse, là, un fossé; elle ne connaît pas les ménagements; si elle voit un ravin, elle s’y précipite comme une folle; lorsqu’elle est tombée au fond du ravin, elle s’en sort comme elle peut, à l’aide de sauts successifs sur des gradins étagés; lorsqu’il s’agit de franchir une rivière et de passer un pont, invoquez fervemment le fabricant qui construisit votre auto. Fuyez, si vous m’en croyez, fuyez les travaux d’art en Bessarabie et les ponts. Lorsqu’il n’y a pas de route, vous avez une chance de vous en tirer; quand on a empierré une tête de pont, elle est impraticable. Des trous se creusent entre les pierres où on laisserait une roue; deux ravins flanquent la chaussée boueuse et rendent le moindre dérapage mortel.

En outre nous perdons, comme on peut croire, notre route à tout bout de champ, c’est le cas de le dire, et lorsque nous rencontrons un bouvier, nous sommes obligés de nous emparer de lui pour le forcer de répondre à cette simple question: «Tatar-Bounar?» dite en montrant deux pistes allant l’une à gauche, l’autre à droite. Mais il ne comprend pas.