Aussi faisons-nous peu de chemin, du vingt kilomètres à l’heure, et secoués comme si nous marchions à cent sur route royale et pavée de l’Ile-de-France.

«Mais quelqu’un troubla la fête...» Voilà que, soudain, la pluie, une pluie drue se met à tomber; elle a bientôt fait de détremper le sol mou sur lequel nous roulons; une odeur forte monte à nos narines; il semble qu’on respire le parfum même de la terre.

La 40-chevaux travaille puissamment; les pneumatiques arrachent d’énormes mottes humides et noires, qu’ils envoient en l’air. Nous dérapons, par moments, de façon inquiétante; avec une voiture moins stable, nous aurions versé déjà. Maintenant nous sommes pris dans deux ornières si profondes que le carter touche.

Georges Bibesco jette la voiture sur la droite; elle enfonce jusqu’aux essieux; les roues patinent, s’arrêtent dans un pied de boue; la grande Mercédès reste immobile sous l’averse qui cingle.

La première étape. L’auto enlisé dans les boues de la Bessarabie.

Il est près de midi, nous avons fait cinquante kilomètres et sommes loin de notre déjeuner à Tatar-Bounar. Comment sortirons-nous du champ où nous sommes enlisés?

Les deux voitures de nos compagnons ne sont pas en vue. Que leur est-il arrivé? Comment auront-ils passé sous la pluie par les chemins, déjà abominables en temps sec, que nous avons suivis?

Une heure s’écoule. L’averse cesse. Nous travaillons à sortir la voiture de l’ornière qu’elle a creusée; nous la soulevons à l’aide d’un cric, puis tassons de la terre sous les roues, et recommençons. Enfin on met le moteur en marche, nous nous arcboutons derrière l’automobile; lentement la Mercédès sort de l’ornière et repose maintenant en plein champ.

Les jeunes femmes sont descendues. Dans le fossé elles trouvent une touffe de violettes courbées par l’averse. Ces fleurs délicates et familières nous sont plus chères encore au milieu du désert où nous sommes perdus.