Nous repartons en auto à la recherche de nos compagnons, silencieux assez et plus inquiets sur leur sort que nous ne voulons en convenir, passons le plus dangereux des ponts, traversons un village qui n’est qu’un lac de boue, et remontons une côte abrupte, lorsque nous apercevons enfin la voiture de Léonida dégringolant la colline.

De quelle façon, grands dieux! Elle n’a pas d’antidérapants, et va de gauche, de droite, marche de flanc, voire d’arrière, s’incline, se redresse, s’arrête et recommence sur une pente raide, glissante, ravinée et bosselée. Elle gagne enfin le village. Elle a quatre ressorts de cassés. Il faut réparer.

Puis arrive à cinq kilomètres à l’heure l’auto des mécaniciens. Ils ont l’air de comprendre difficilement que ce soit pour notre plaisir que nous traversions la Bessarabie.

La Halte.—Nous voici dans le village misérable. On nous indique l’auberge; c’est une pauvre maison en terre; dans la première pièce, on vend quelques épiceries; une petite salle nous offre une table et un banc; sur le derrière, donnant sur la cour, un fourneau sans feu. C’est là que couchent, sur des planches, sans se dévêtir, les habitants de cette triste demeure. L’hôte et l’hôtesse nous regardent entrer avec indifférence et ne s’occupent pas de nous; lui continue à réparer le mur qui est lézardé, elle disparaît bientôt, et nous voilà à chercher du bois, dont nous trouvons quelques morceaux, et des œufs que nous faisons cuire très durs; l’un de nous prépare du riz. A boire, il n’y a que du vodka et nous n’en voulons pas. Nous sommes partis sans vivres, supposant que nous arriverions facilement pour déjeuner à Tatar-Bounar et comme si le pays que nous devions traverser allait nous fournir le nécessaire. Il faut déchanter.

Le riz a un goût de souris si accentué que nous renonçons à le manger; le pain qu’on nous donne est moisi; nous déjeunons d’un œuf dur. C’est maigre.

La halte à la Fontaine-aux-Fées. Un paysan enlève avec une bêche la boue qui remplit les roues.

Et nous regardons village et paysage. Le village porte le nom de Fontaine-aux-Fées. La fontaine, c’est un marais fangeux au fond de la vallée. La boue est si épaisse qu’on ne peut circuler. Les paysans viennent nous voir. Ils sont d’une étonnante saleté. Après de lentes discussions, ils s’approchent; une conversation s’engage entre le plus hardi d’entre eux et Emmanuel Bibesco. Il montre la grande Mercédès et demande:

—Cela coûte-t-il beaucoup d’argent?

—Plus de dix mille roubles.