Il reste étonné, réfléchit encore et dit:
—Est-ce que cela peut transporter du blé?
Et il s’en va rejoindre le cercle de ses compagnons de misère, qui restent à quelques pas de nous, immobiles, à nous regarder. On parlera de nous longtemps à Fontaine-aux-Fées.
Cependant chez le maréchal-ferrant, Léonida, aidé du jeune et mélancolique Giorgi, qui déjà regrette la Roumanie, fabrique lui-même des ressorts supplémentaires.
Nous tenons le premier conseil de voyage. Que faire? Chaque jour, cette question se posera devant nous. Nous sommes à quarante kilomètres, pensons-nous, de Tatar-Bounar, petite ville de cinq mille habitants, affirme Emmanuel Bibesco qui a travaillé les cartes; à Tatar-Bounar, pas de chemin de fer. Aurons-nous la chance de gagner Tatar-Bounar et d’y coucher, pour arriver à Ackermann demain? Pour cela le beau temps est indispensable, comme l’expérience du matin l’a prouvé. Déjà les deux heures de pluie ont amolli les terres jusqu’au point dangereux où l’on s’enlise.
Rentrerons-nous à Bolgrade d’où le train peut nous emmener à Odessa?
Il y a quelque chose de honteux à prendre ce dernier parti, à se laisser vaincre par les difficultés de la route dès le premier jour! Non, le ciel s’est éclairci, le baromètre a une tendance à monter, les terres depuis trois heures qu’il ne pleut plus doivent avoir séché, partons pour l’inaccessible Tatar-Bounar.
Nous laissons à Fontaine-aux-Fées, Léonida, son mécanicien et sa voiture; il nous rejoindra dans la nuit; et, vers cinq heures et demie, nous voici de nouveau, avec deux voitures seulement, à travers champs. Les terres sont gluantes et collent aux roues; il y a des coups de dérapage terribles; la descente des ravins et le passage des ponts sont périlleux. Mais nous avançons tout de même.
Nous avançons si bien que nous nous trompons de route et ajoutons vingt kilomètres aux quarante que nous avions à faire. La nuit nous surprend; il faut allumer les phares. Ce voyage commence bien; nous ne voyagerons que de nuit. Après deux heures de vagabondage à travers des champs déserts coupés de ruisseaux perfides, nous entrons enfin dans les faubourgs de ce Tatar-Bounar que nous espérions voir à midi. Il est près de dix heures du soir et nous sommes pâles de faim.
Nous manquons disparaître dans les rues qui ne sont que marécages. Les habitants, réveillés, nous entourent. L’ouradnik, ou commissaire de police, nous prend, à juste titre, pour des gens suspects ou, à tout le moins, déséquilibrés. Nous nous obstinons en vain à réclamer l’hôtel promis à nos fatigues. Il n’y a pas d’hôtel, et, en y réfléchissant, je me demande pour qui il y aurait un hôtel à Tatar-Bounar. Depuis que Tatar-Bounar existe (j’ignore la date de la fondation de cette détestable ville), il est certain que nous sommes les premiers Européens qui l’aient traversée et qu’après nous, si on a la sagesse de me croire, personne ne se risquera dans ce trou calamiteux.