On nous pousse, presque de force, dans une misérable auberge. Traverser la cour à pied, c’est risquer sa vie, tant le sol est boueux et plein de trous saugrenus.

En entrant dans l’auberge par la porte de derrière, nous manquons nous rompre le cou. Des femmes graisseuses nous reçoivent.

Une fille, qui n’est pas la plus belle du monde, mais une des plus laides, nous offre ce qu’elle a: une chambre sale où trois lits sont serrés l’un contre l’autre. Il règne dans cette pièce une odeur qu’on ne veut pas définir, mais qui est atroce. Impossible de songer à dormir dans cette maison malpropre et louche. Où est la charmante auberge de Bolgrade?

Alors Emmanuel Bibesco, voyant notre découragement, fait entendre sa voix persuasive. Il nous dit Ackermann, ses quatre-vingt mille habitants, ses hôtels somptueux, des lits propres, des bains, des nourritures succulentes. Il affirme que soixante kilomètres à peine nous en séparent. «Reposons-nous ici une heure, dit-il, soupons, puisque nous n’avons ni déjeuné, ni dîné; repartons à onze heures et, à une heure du matin, nous serons dans cet Ackermann béni.»

J’essaie de faire entendre quelques arguments raisonnables, je montre devant nous une étape aussi longue que celle du matin, à travers un pays inconnu, difficile, désert, dans la nuit, sous la pluie peut-être. Mais je n’insiste pas. Tatar-Bounar nous a trop vivement déçus. Les deux jeunes femmes se déclarent prêtes à la marche de nuit. Nous partirons, nous n’en sommes déjà plus à une folie près. En attendant, soupons.

Cela n’est pas facile. Les vivres manquent.

On finit par nous trouver une boîte de sardines desséchées, du saucisson racorni. Nous mangeons sardines et saucisson, faute de mieux.

Cependant, par un phénomène dont nous avons déjà eu un exemple, la salle basse à côté de celle où nous sommes se remplit, malgré les portes fermées sur la rue, d’une foule de gens crasseux. Les fenêtres sont closes; de ma vie, je n’ai senti une puanteur pareille. L’odeur la plus insupportable à l’homme est certainement celle de l’homme.

A onze heures, nous sommes sur le point de partir. On fait le recensement des bagages qui ont été gardés alternativement par les mécaniciens et par nous. La valise d’Emmanuel Bibesco manque à l’appel. Quelqu’un dans la nuit noire s’en sera emparé. Nous appelons l’ouradnik qui ne s’émeut pas. Avec lui Keller va parcourir l’auberge. Keller revient indigné prétendant qu’on ne l’a pas laissé entrer partout. Discussions un peu vives; nouvelle visite de l’auberge par un de nous. Inutile de dire qu’on ne retrouve pas la précieuse valise qui contenait, en outre du linge et des vêtements, des guides pour le voyage entier, guides qui seront, nous le voyons, de plus en plus nécessaires.

Vers onze heures et demie seulement, nous quittons le détestable Tatar-Bounar, en emmenant sur le marchepied de la Mercédès un pilote pour nous sortir de ville.