Une Nuit de Bessarabie.—L’ordre est donné de ne pas se perdre de vue. La 40-chevaux est la première. Je suis dans la voiture des mécaniciens. Léonida n’a pas encore rejoint.

Nous marchons aussi vite que possible, sans faire beaucoup de chemin, car, à chaque instant, il faut s’arrêter pour retrouver la route qui bientôt devient abominable.

La nuit est noire sous un ciel plein de nuages que pousse un grand vent gémissant.

Nous perdons de vue la première voiture. Les mécaniciens s’inquiètent. Et voilà que notre unique phare commence à baisser. Que devenir sur cette route incertaine si nous ne pouvons nous éclairer? La flamme clignote. Nous marchons avec une extrême prudence sur des pistes défoncées. Là-bas nous apercevons enfin un phare dans l’obscurité. C’est celui de la grande Mercédès qui nous attend.

Quelle heure est-il? Une heure du matin. Où sont les lumières d’Ackermann? J’entends au fond de la grande voiture des rires frais de jeunes femmes.

En route!

Nous sommes seuls de nouveau, car la Mercédès avec son phare puissant peut marcher plus vite que nous qui y voyons à peine. Nous sommes pareils à un aveugle qui trébuche dans un sentier semé d’obstacles. Cahots terribles où les garde-crottes s’écrasent sur les pneumatiques, dérapages inquiétants, nous avançons tout de même, mais secoués et meurtris dans une voiture qu’il faut une poigne solide pour redresser à chaque instant. Soudain, devant nous, un remblai s’élève sur lequel nous allons nous briser; le mécanicien jette la voiture à gauche; le terrain dévale brusquement; en trois bonds nous arrivons au fond d’un ravin. Par miracle nous sommes sur la voiture au lieu d’être dessous, et la voiture elle-même repose sur ses quatre roues enlisées jusqu’aux essieux dans la terre glaise. A deux, nous essayons de pousser la voiture, sans succès. Il faut attendre le retour de la 40-chevaux.

Nous restons figés de froid sur nos sièges; l’imagination travaille dans la nuit; nous sommes dans un désert d’ombre et de désolation. Le vent siffle, des chats-huants tournoient devant nous en poussant des cris lugubres. C’est en des nuits comme celle-là que les sorcières courent les champs pour attraper les taupes qui sont nécessaires à leurs breuvages. Vingt minutes qui semblent une heure se passent. La Mercédès ne revient pas à notre secours. Et si elle vient, pourra-t-elle nous tirer de là? Peut-être nos compagnons sont-ils eux-mêmes au fond d’un fossé et, moins heureux que nous, ont-ils les membres rompus. Les minutes sont lentes. Enfin une lueur monte dans le ciel; c’est le phare puissant de la 40-chevaux qui nous cherche. Elle est bientôt sur nous. On attache une corde, nous poussons aux roues et nous voilà hors de notre trou.

Nous repartons. Un quart d’heure plus tard, le phare s’éteint; on perd vingt minutes à l’arranger. Il éclaire à peine et la route nous est inconnue, dangereuse, détrempée. Nous y laisserons notre peau.

Nouveau départ suivi d’un nouvel arrêt. Cette fois-ci, il n’y a plus de benzine dans les réservoirs. Il faut mettre les bagages à terre, ce qui n’est pas une petite affaire. La 40-chevaux revient. Un vent du nord, aigre, glacé, nous coupe la figure. Devant nous hiboux et chats-huants passent et repassent attirés par l’éclat impérieux du phare. Où sont Ackermann, ses quatre-vingt mille habitants, ses hôtels et ses bains? Il est trois heures du matin, nous sommes encore en plein désert. On ne rit plus dans le fond de la grande voiture.