Nous repartons à la poursuite d’Ackermann. Notre phare semble une pâle lampe à huile et n’éclaire pas à vingt mètres. N’importe, l’énervement nous gagne; nous accélérons le train. Pour nous guider, nous suivons la direction des ornières multiples de la route. Nous sommes secoués comme prunes par vent d’orage; c’est un dérapage violent, un arrêt brusque, une descente que l’on fait de flanc, des trous ou des bosses de trois pieds, une tête de pont ravinée qu’il faut emporter d’assaut. Nous passons tout de même à une vitesse qui semble folle; les terres déchirées par les pneumatiques sont projetées en l’air et nous fouettent continûment la figure. La fatigue est sur nous comme un lourd manteau; le mécanicien assis sur le marchepied oscille et va tomber. Des hallucinations s’emparent de moi; je vois, autour du faisceau lumineux projeté par le phare, la route bordée d’arbres immenses qui se rejoignent au-dessus de nos têtes. Au bruit régulier du moteur, nous nous enfonçons dans l’allée sans fin de la forêt. En vain je regarde les poteaux du télégraphe seuls dressés dans la campagne rase. Toujours les arbres, rangés en files solennelles, flanquent notre course folle.

Un instant je m’endors; un brusque coup de frein me réveille. Où suis-je? Une tache vive devant moi, une figure sombre qui me regarde et la sensation d’une fuite vertigineuse en arrière. Il faut un prodigieux effort pour chasser l’hallucination. La figure sombre qui me regarde est la casquette du mécanicien assis à mes pieds.

Le phare s’éteint. La Mercédès se met derrière nous un peu sur le côté et éclaire la route. Nous filons éperdument, la figure criblée de mottes de terre.

Ackermann, où te caches-tu?

Il y a plus de cinq heures que nous roulons dans la nuit. Le jour, un jour sale, éclaire à l’orient un ciel couvert de nuages. Toujours le désert! Ackermann! Ackermann! Quelques charrettes enfin dont les chevaux s’enfuient à travers champs, une demi-heure de marche encore, puis des piétons, des maisons, un faubourg misérable, des ouvriers se rendant au travail. Voilà la ville.

Où est l’hôtel? Il n’y a pas d’hôtel, mais une auberge malpropre où l’on ne nous donne que des chambres sans air ouvrant sur la galerie intérieure. Voilà le palais promis!

Il y a vingt-deux heures que nous avons quitté Bolgrade; nous n’avons pas dormi, à peine mangé; nous avons supporté la faim, la pluie, le froid, le manque de sommeil et la fatigue. Nous sommes venus chercher des aventures. Nous sommes enchantés.

Ackermann, 14 avril.—Deux heures de mauvais sommeil à peine. A dix heures, nous sommes debout pour assister à l’arrivée de Léonida qui a voyagé, sans s’arrêter, toute la nuit. Il est tombé dans le même ravin que nous: mais il n’avait pas de 40-chevaux pour l’en sortir. Il a cherché des bœufs à cinq kilomètres à la ronde. Le voici, prêt à repartir.

Nous visitons l’ancienne forteresse turque en ruines et, dès après déjeuner, descendons à l’embarcadère des bateaux. Il s’agit de traverser le Dniester qui a dix kilomètres de large. Grâce aux ordres donnés par le gouverneur, nous trouvons pour les autos un chaland amarré au petit vapeur qui nous emmène.

Nous traversons le Dniester en biais pendant vingt kilomètres. Il fait gris, le ciel est sur nos épaules; bientôt une pluie fine et serrée nous cache les rives du fleuve et nous oblige à quitter le pont.