A Ovidiopol, la police a pavoisé en notre honneur et nous offre un thé que nous ne pouvons refuser. Ce thé se fait attendre. Il est cinq heures déjà; il est vrai que nous n’avons que trente-huit kilomètres à faire pour atteindre Odessa. Nous partons enfin. Pour l’instant il ne pleut pas.
Je ne décrirai pas la route entre Ovidiopol et Odessa. Les simples faits que j’enregistre ci-dessous suffiront à renseigner le lecteur.
Il y a trente-huit kilomètres de l’une à l’autre ville. Nous avons mis plus de quatre heures pour les couvrir et nous n’avons pas eu de panne.
Nous avons voyagé de nuit encore et sommes arrivés à dix heures et demie du soir.
Nous nous sommes servis de la boussole.
Ne croyez pas savoir ce que c’est que la pluie avant d’avoir été dans le gouvernement de Kherson. Les géographes affirment qu’il ne tombe que quarante centimètres d’eau par an à Odessa. Nous les avons reçus en deux heures de temps, intégralement. Une montre que j’avais dans l’intérieur de mon second pardessus, sous un caoutchouc, la capote de la voiture levée, était, à l’arrivée, pleine d’eau et de boue! Pourtant je n’avais pas quitté mon siège.
Quant à la danse sauvage qu’exécuta devant nous pendant trente-huit kilomètres, la Mercédès de Léonida, sans antidérapants, vous essaieriez en vain de l’imaginer. Je n’aime pas à m’en souvenir, le soir, lorsque je cherche à m’endormir, car je crains les cauchemars.
Le même soir, étendus dans de moelleux fauteuils à l’hôtel de Londres à Odessa, nous nous regardons avec satisfaction. A peine échappés aux dangers de notre campagne de Bessarabie, nous préparons la campagne de Crimée. Ces quarante-huit heures ont suffi pour que des liens subtils déjà se tissent entre nous. Nous devinons les voyageurs que nous serons; une âme enthousiaste et folle un brin est en train de se former qui sera un peu à chacun de nous. Nous avons appris par où nous plaire et où nous piquer.
Le beau voyage!