Nous sommes accablés de fatigue par le long trajet sous le soleil sur la route dure. Nous demandons le samovar, sortons des conserves et montons nos lits de camp. Il fait humide; nous devons être au bord d’un étang ou d’un marais.
Il est passé minuit avant que, enveloppés dans nos châles, nous soyons couchés. Malgré châles et manteaux, nous grelottons.
Mais nous ne pouvons dormir, car, sous la terrasse, c’est un coassement éperdu de grenouilles. Leurs couacs vibrent dans la nuit; il y a des soli et des chœurs; jamais je n’entendis des voix si fortes et si hautes. Et je comprends maintenant les seigneurs qui, au moyen âge, faisaient battre la nuit par leurs serfs l’eau des fossés entourant leur château afin que les grenouilles ne les empêchassent pas de dormir. J’avais vu jusqu’ici dans cette précaution un abus capricieux de tyrannie, le sentiment égoïste, néronien, d’un maître qui s’endort en sachant que d’autres veillent. Les grenouilles persanes qui, dans la nuit, chantent éperdument à la lune, justifient les mesures les plus féroces que l’on prit jadis pour imposer le silence à leurs sœurs européennes.
Pourtant la fatigue plus forte l’emporte. Nous nous assoupissons.
Il ne doit pas y avoir une demi-heure que nous dormons lorsque nous sommes réveillés par du bruit dans la chambre.
Qu’est-ce? Des voleurs? Nous sommes plongés dans une telle torpeur que nous nous laisserions voler pourvu qu’on le fasse avec douceur.
Non, c’est le maître de poste avec une primitive lanterne à la main. Il essaie de nous expliquer quelque chose en persan. Nous ne voulons rien écouter. Nous le chassons et nous rendormons.
Pour peu de temps, car une heure plus tard cet homme obstiné revient à la charge.
De nouveau nous nous réveillons pour le trouver devant nous brandissant sa lanterne et racontant avec force gestes une histoire que nous finissons, comme il la répète pour la troisième fois, par comprendre. Il explique évidemment qu’il faut partir pour être au petit jour au gué, qu’à mesure que le soleil montera, l’eau montera aussi et que si nous attendons, nous ne pourrons passer.
Comme il ne sort pas, nous nous résignons à nous lever.