Nous sommes transis; l’humidité a déposé une couche de gouttelettes fines dans la chambre; j’avais laissé dehors une feuille de notes au crayon qui sont entièrement effacées. Frissonnants, nous nous faisons mélancoliquement une tasse de thé bouillant.
Puis il faut démonter les lits, les plier, les mettre dans leur étui, rouler les châles, rentrer les provisions, refaire les valises, les porter sur les terrasses, descendre les escaliers aux marches trop hautes!
Nous sommes dans la voiture, mais les chevaux ne sont pas attelés. Et, finalement, levés avant le jour, ayant à peine dormi, il est six heures lorsque nous quittons le relais.
Samedi, 13 mai.—Après quelques kilomètres pendant lesquels nous assistons au lever du soleil derrière les montagnes enveloppées de vapeurs, nous voici au bord de la rivière.
Elle coule, assez impétueuse, ma foi, entre des rives escarpées. Un pont la franchit, mais la pile centrale a été emportée par les eaux. On a établi en l’honneur du Chah une passerelle de bois que l’on traverse à pied. Pour les voitures, on a ouvert une large et rapide tranchée; elles descendent la rampe, arrivent sur la grève, remontent le courant sur une centaine de mètres et trouvent un gué. On attelle des chevaux de renfort; les cochers crient et agitent l’embryon de fouet qu’ils tiennent à la main; l’eau jaillit autour des roues, et notre voiture traverse la rivière tandis que nous la regardons du haut de la passerelle.
Toute la journée, nous nous traînons lentement sur la route monotone. Le paysage est sans accidents; c’est, à gauche, les montagnes, à droite, le désert; la route file sans un crochet pendant des lieues et des lieues. On met deux heures à se rapprocher d’une petite colline qui semblait, tant l’atmosphère est pure, à trois kilomètres, et derrière laquelle nous pensions voir enfin Téhéran. Mais derrière la colline, c’est toujours le désert grisâtre écrasé sous un soleil de plomb.
Nous sommes hébétés de chaleur. Le peu d’air qu’il y a souffle de l’ouest. Comme nous marchons vers l’est, nous ne le sentons qu’aux arrêts. Toutes les heures à peu près, on passe un caravansérail, ou un village ou un relais. Des Persans allongés sur des nattes, boivent, à l’ombre, du thé ou de l’arak, fument le kelyan et, immobiles, nous regardent passer dans la chaleur du jour alors que toute la Perse engourdie fait la sieste.
Nous contournons une petite colline et voilà devant nous un cône parfait de neige montant très haut dans le ciel. Le cocher se retourne: «Demavend», dit-il. C’est la plus haute montagne de la chaîne; Téhéran est à ses pieds.
Dans un relais, vers une heure, nous nous arrêtons pour manger des œufs frais. Nous sommes assis sous un portique qui donne sur un petit jardin fleuri d’iris admirables. En face de nous, un peu à droite le Demavend, à gauche des montagnes neigeuses aussi; des rochers élevés, derniers contreforts de la chaîne, viennent jusqu’à nous.
Un grand Persan, vêtu proprement, fume, étendu sous le portique. Il s’approche de nous; la conversation s’engage et nous prenons notre première leçon de persan où il nous enseigne les mots indispensables à la vie, c’est-à-dire ceux par lesquels on demande la nourriture. Nous apprenons à dire: œufs, sucre, pain, thé, sel, cuiller, poule, puis: chevaux, voiture, cocher. Nous savons déjà dire: vite (zoud). C’est le premier mot que nous ayons employé et on m’appellera par la suite: «Monsieur Zoud.» Il nous dit aussi les nombres.