Nous arrivons enfin à l’hôtel. On entre dans une charmante petite cour intérieure, plantée d’arbres épais, fleurie de roses, et entourée, sur ses quatre faces, de portiques où donnent des chambres.
C’est l’hôtel anglais, tenu par Mme Reitz (il va sans dire qu’on l’appelle l’hôtel Ritz).
Nous nous y installons. Il y a des lits, des domestiques, de l’eau chaude. Nous commençons à connaître le prix des choses.
A peine baigné, je monte en voiture pour aller à la légation de France. Je m’aperçois alors avec inquiétude que j’ai oublié le nom de mon compagnon de voyage, ou plutôt, comme en rêve, il a changé de nom et de personnalité, c’est un autre de mes amis qui est là à l’hôtel anglais. Je ne me souviens pas qu’il ait voyagé avec moi; je trouve à la fois étrange et naturel qu’il soit à Téhéran. Et je me félicite de n’avoir pas oublié mon nom, ce qui me gênerait singulièrement lorsque je réclamerai ma correspondance à la Légation.
Tels sont les effets de la grande force et cuisson extrême du soleil sur les méninges de jeunes imprudents qui voyagent de jour dans une voiture ouverte, au mois de mai, à travers le désert persique.
CHAPITRE VI
HUIT JOURS A TÉHÉRAN
13-21 mai.—Un tambour dans le lointain, une musique guerrière, lointaine aussi. J’ouvre les yeux: la colonne d’un portique devant ma fenêtre que je n’ai pas fermée de la nuit; des feuillages frais et touffus que le vent agite sur un fond de ciel si bleu, si intense, qu’il semble laqué; une brise légère qui soulève les cachemires clairs dont la chambre est tendue et arrive jusqu’à mon lit; une paix de toute la maison que ne troublent pas les sonneries martiales au loin; l’engourdissement de dix heures de sommeil, après les fatigues de la route et les repos incertains dans les chapar khanés, engourdissement si voluptueux et palpable qu’on croit le toucher de la main; quelque chose de trouble et de délicieux dans l’esprit qui fait que, de nouveau, je ne sais avec qui je suis en Perse,—tel est mon premier réveil à Téhéran.
Il n’est plaisir que de vivre à son aise.