Nous avons gagné ce plaisir et nous organisons lentement notre vie nouvelle. Emmanuel Bibesco veut s’en tenir à la vue qu’il a eue du faubourg européen de la ville. Il déclare Téhéran une imposture, s’installe à l’hôtel, lie connaissance avec les jeunes Anglais de la Banque et du Télégraphe indo-européen, parle anglais le jour durant et se refuse à rien voir. Il ne faut pas lui parler d’Ispahan. Il ne la connaît pas, il ne veut pas la connaître; ce qu’il sait de la Perse, ce sont les fatigues certaines qu’on éprouve à y voyager. Cela lui suffit, et il abonde en raisonnements captieux pour me démontrer que les plus courtes folies sont les meilleures.

Quant à moi, je vis dans une sorte d’ivresse fatiguée où je sens le prix de chaque minute qui s’écoule.

Les matins sont exquis.

Je ne quitte pas le portique sur lequel donne ma chambre; dès sept heures, le domestique persan, Mahmoud, que j’appelle en frappant mes mains l’une contre l’autre, apporte de l’eau pour le bain; je reste en pyjamas, nu-pieds, à déjeuner et à attendre les marchands. Devant moi, c’est le jardin minuscule, touffu et fleuri de roses rouges. Le ciel est par-dessus les arbres imperturbablement bleu. Une brise légère agite lentement les branches et m’évente. L’air est frais, d’une fraîcheur sèche, crispée, inconnue, dont je ne me lasse pas de sentir les caresses.

Combien je goûte la paix fleurie de ce jardin clos!

Dans ma chambre, il y a des nattes, de clairs cachemires et déjà des morceaux d’étoffes précieuses que j’ai achetés.

Vers huit heures, les marchands d’antiquités ou dellals commencent à arriver, car notre présence à Téhéran a été vite connue.

Ils laissent leur âne à la porte de l’hôtel et apportent le lourd bissac bariolé. Ce qu’ils en sortent est un mélange étrange d’objets comme ramassés au hasard. Il y a là des coupes en cuivre ciselé, des vases, des faïences de toutes espèces et formes, des morceaux de briques émaillées, des poignards et des fusils. Un tri sévère s’impose. Neuf objets sur dix sont sans valeur, modernes et grossiers; quelques-uns s’efforcent d’imiter, assez bien parfois, les presque introuvables reflets métalliques dont le prix est connu en Perse aussi bien qu’à Paris. Le dixième objet est ancien, oh! pas très ancien, du dix-huitième siècle peut-être, ou du dix-septième; mais cela suffit, il est charmant, car les Persans eurent l’art plastique le plus raffiné, le plus somptueux qui se puisse, et, jusque dans leur décadence, une sûreté et une hardiesse de goût qui n’ont jamais été égalées.

Les marchands sous le portique de notre maison à Téhéran.