Je demande aux marchands de me trouver des reflets métalliques à fond crême ou blanc de l’époque mongole, ou plus anciens s’ils en ont; je me satisferai aussi des reflets à fond bleu qui datent de l’époque de Chah Abbas, fin XVIe siècle. Ils promettent de m’en apporter. Ils savent où il y a une pièce khelly antic! (vraiment ancienne), qui vaut des centaines de tomans.
Et le lendemain ils arrivent, portant une boîte qu’ils ouvrent avec d’infinies précautions; ils en sortent un objet enveloppé d’ouate; je frémis d’impatience. Ils enlèvent l’ouate... et je vois un objet faux, sans valeur. Ils en demandent quatre cents francs, somme énorme à Téhéran, je leur en offre un franc. Alors ils rient et s’écrient tout de suite: «Ah! monsieur s’y connaît.»—Ils sont assez gentils pour ne pas m’en vouloir d’avoir découvert la fraude, et demain ils recommencent avec une autre pièce non moins fausse.
Un jour pourtant, un vieux marchand me présente une coupe qui est assez belle. J’en examine minutieusement la qualité crêmeuse du fond, la valeur des reflets, la précision sèche du décor. Elle paraît bonne, et pourtant... Il en demande soixante tomans; je la garde à examen. Ce prix de soixante tomans (240 francs) est inquiétant. S’il la savait bonne, il en demanderait deux cent cinquante tomans, quitte à la laisser pour quatre-vingts ou cent. Quelques jours après, je la montre à un connaisseur, qui ne peut prendre sur lui de la déclarer bonne ou mauvaise et me conseille de l’acheter si je puis l’avoir pour une quarantaine de tomans.
Lorsque le marchand revient, je lui déclare tout net que sa coupe est fausse. Nist antic lui dis-je sévèrement. Sur quoi, sans essayer d’en prouver l’authenticité, il s’en empare, file, et je ne l’ai jamais revu.
Ce que l’on trouve, ce sont des pots et des vases à décor bleu, sans reflets, qui ont cent cinquante ou deux cents ans. Je les achète, non sans de laborieux marchandages, pour un ou deux tomans. J’en ai bientôt une cheminée et une table garnies. Emmanuel Bibesco découvre une faïence blanche, montée en cuivre, d’une qualité exquise.
Les vieilles étoffes sont nombreuses et splendides. C’est une joie de voir et de toucher ces anciens cachemires de laine à beaux décors de fleurs, ces gilets subtilement nuancés, ces camisoles de femme à palmettes hardies; un des motifs favoris des anciennes soieries est un perroquet haut en couleurs, perché dans une touffe de feuillages. Je le trouve sur des corsages de différentes époques, brodé ou broché. Voici des petits tapis couverts de feuilles aiguës, d’autres en soie lamée d’argent, des velours irisés à la palme persique, des bandes richement brodées, des soies passées, séduisantes encore par l’harmonie rare où s’accordent leurs tons divers; quelques morceaux anciens de Boukhara, les uns et les autres perdus au milieu d’étoffes modernes sans valeur. Une des pièces les plus belles est un morceau de brocart de Gênes, du XVIIe siècle, petites palmes sur fond d’or assourdi, encadré à la persane dans une bande de soie rouge à petits bouquets jaunes, bordée elle-même d’un liséré bleu vif.
On ne saurait imaginer le goût, la hardiesse de ces tons et la qualité raffinée des tissus.
Du reste, les moindres morceaux sont montés d’une façon charmante et l’envers d’un tapis est aussi plaisant à l’œil que l’endroit.
On nous apporte aussi des turquoises et des perles.
Les heures se passent ainsi dans l’ombre sèche du portique cependant que le soleil monte dans le ciel et que la chaleur commence à se faire sentir.