On ne voit ici que des Persans. Il n’est pas de bon ton pour les Européens de se montrer au bazar. Nous dérogeons aux lois de l’étiquette et compromettons le prestige européen: nous nous promenons à pied dans le bazar.
Au Palais de la Montagne aux Lièvres.—Le Palais, à quelques kilomètres de Téhéran, s’élève en gradins sur une colline rocheuse. Au pied de la colline, nous visitons le jardin, une longue allée de platanes et d’acacias, des corbeilles de primevères roses sur le gazon, deux ruisseaux parallèles à l’allée; au carrefour des allées, des bassins d’eau dormante; des arbres taillés les ombragent d’une frondaison si touffue que j’ai peine à reconnaître en eux des ormeaux. Au bout des allées sont des pavillons de briques émaillées qu’il vaut mieux voir de loin. Derrière les pavillons, la ménagerie du Chah. Les pluies, ce printemps, ont été fortes; sous un soleil d’Orient nous trouvons des verdures anglaises. Dans un mois, tout sera grillé; nous sommes arrivés à l’heure précise où cueillir ce jardin dans sa gloire jeune et précaire.
Nous rencontrons un vieux jardinier guèbre. Il est grand et magnifique. Les rois sculptés sur les pierres de Persépolis ont ce visage régulier, ces yeux larges, ce nez droit, la barbe bien plantée et la dignité de ce port que nous admirons. Ce représentant de la plus vieille race persane est digne de ses ancêtres.
A mi-flanc d’une colline dénudée, voici la Tour des Guèbres, car il reste quelques adorateurs du feu au milieu de ces musulmans shyytes. Comme leur religion l’ordonne, ils exposent leurs morts sur des tours, car ils ne veulent souiller de leur contact ni la terre, ni l’eau, ni le feu. Les oiseaux viennent les déchiqueter. Ainsi le Guèbre joue dans la nature le rôle du Dieu que vante le petit Joas.
Aux petits des oiseaux il donne leur pâture.
Pareil au pélican, pour assurer leur nourriture, il s’offre lui-même.
Le soir vient; une lumière douce et précise, bleue dans les lointains, dorée sur les collines voisines dont les rochers montrent leurs arêtes sèches, enveloppe le paysage, caresse les sables pierreux de la plaine où quelques taches de verdure, champ de blé ou d’orge, sont comme des tapis étalés à nos pieds. Tout de suite, presque sans transition, c’est la nuit; à l’Occident, le couchant empourpré, à l’Orient, Mars qui brille rouge dans un ciel déjà sombre.
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Il est, dans Téhéran, une avenue plantée de très vieux arbres. Des échoppes ouvertes la bordent, et des Persans travaillent là, devant leur échoppe, en plein air, assis sur des tréteaux bas qui sont tout à la fois table et chaise.
Le soir, lorsqu’on flâne, on passe parfois devant une porte étroite qui donne sur une salle brillamment éclairée. Cette salle ouvre sur un jardin où des lampes nombreuses sont attachées aux arbres. Des Persans boivent du thé, de l’arak, ou des boissons acidulées qu’ils rafraîchissent de petits morceaux de glace. On passe devant ces jardins étincelants qui paraissent amenés dans notre promenade comme par un truc de féerie.