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Voici huit jours que nous avons quitté nos amis à Resht et que, quotidiennement, nous les attendons. Une grève a-t-elle éclaté à Bakou? L’automobile a-t-elle subi un irréparable dommage?
Tandis que nous sommes à attendre des nouvelles, une dépêche nous parvient. Elle est écrite en persan, nous la donnons à Mahmoud qui la regarde et nous dit: «C’est quatre amis qui vous annoncent leur arrivée pour dîner.»
Et nous voilà enchantés à l’idée de voir nos deux ménages. L’heure du dîner sonne, d’amis point. L’automobile est en retard, cela s’est vu. Georges Bibesco avait compté sans les caniveaux.
Pourtant, dans la soirée, quelques doutes nous viennent sur l’exactitude de la traduction fournie par Mahmoud et nous envoyons la dépêche à un mirza, ou homme lettré du voisinage.
Une heure plus tard, il nous envoie, avec ses compliments, la traduction suivante qui nous laisse stupides: «Musketov Féringar.—Ai traversé March terribles difficultés, bateau échoué, retourné Caravan, gagne Resht par la montagne, arrive mercredi soir. Léonore.»
Pourquoi ce télégramme incompréhensible nous a-t-il été remis? Avons-nous, l’un ou l’autre dans notre vie, une dame du nom de Léonore qui nous aime assez pour risquer, à seule fin de nous retrouver, de si terribles dangers? Cette supposition a quelque chose de flatteur, mais nous sommes forcés de convenir que nous ne connaissons aucune dame du nom de Léonore. Gagné par le fatalisme oriental (arrive qui arrive), je chasse de mon esprit l’idée de l’errante Léonore et m’occupe, sous un laurier rose, à suivre les méandres de la fumée de ma cigarette.
Emmanuel Bibesco, qui aime déchiffrer les rébus, s’enferme dans sa chambre avec du papier, un crayon et la dépêche. Une heure plus tard, il m’arrive congestionné et triomphant. Il a trouvé.—«Musketov Féringar» c’est, contre l’apparence, nous. Il y a ainsi en toutes choses un point de départ qui échappe à l’analyse et qu’il faut accepter. Le reste est limpide «Léonore» c’est notre ami Léonida, qui est sur la route Erivan-Tabriz. Il n’a pu passer. Il a pris le bateau à Bakou, le bateau a échoué; il a gagné Lencoran (Caravan est pour Lencoran) et arrive par Resht. Quant aux montagnes, on les supprime. Ainsi a-t-on un sens clair et intelligible.
Je me déclare satisfait et continue à fumer. Cependant, le lendemain, je porte la dépêche à la légation de France où M. Nicolas, qui sait le persan autant qu’homme du monde, nous fournit une troisième version. Les noms sont les nôtres «Bibesco Phérékyde»: «Caravan» est pour «Erivan»; «March» pour «Arax», «bateau échoué» pour «essieu brisé» et «Resht» pour «Tabriz». La dépêche se lit ainsi: «Ai traversé Arax avec terribles difficultés, retourné Erivan pour essieu brisé, gagne Tabriz par la montagne, arriverai mercredi soir.—Léonida».
Et voilà!