Moralité: Télégraphiez en anglais, français, russe, allemand, italien ou tchèque, de préférence au persan, et servez-vous du télégraphe indo-européen.
Au mercredi annoncé, ce n’est pas Léonida qui arrive, mais nos jeunes ménages de Resht. Ils ont fait un raid automobile magnifique. L’auto n’était débarqué que le mardi matin à Enzeli, après un embarquement difficile à Bakou où les ouvriers du port faisaient grève. A quatre heures de l’après-midi, les deux ménages, Keller, et le Tcherkesse Hassan avaient quitté Resht entassés à six dans la grande Mercédès. Cette fois-ci, ils n’avaient plus droit les uns et les autres qu’à un sac de toilette, car il fallait mettre dans l’auto les quatre lits de camp et des couvertures. Les genoux remontés jusqu’au menton, les voilà donc partis à l’ascension du haut plateau, dîner à Mendjil et arrivée à Yusbachaï vers les onze heures. Le Chah y campait et un médecin anglais qui accompagnait Sa Majesté voulut bien prêter pour la nuit sa tente aux voyageurs. Ils quittèrent le camp vers huit heures, déjeunèrent à Kaswyn et mirent, de Kaswyn ici, un peu plus de cinq heures (il nous en fallut vingt-quatre), traversée de la rivière comprise. Des photographies ont été prises de l’auto dans l’eau.
L’automobile dans la rivière.
Enfin, nous voilà tous ensemble. On pense si nous avons des histoires à nous raconter. Nous leur disons nos aventures, mais comme il est écrit dans les Mille et une Nuits, il n’y a pas d’utilité à les répéter. Ils nous décrivent leurs journées de Resht, les promenades dans la voiture que leur envoie Azodos Sultan, et qui est munie d’un taximètre, les dîners et divertissements persans qu’on leur a offerts, le bouffon autour de la table, la visite que les dames ont faite d’un harem et la grande désillusion qui les y attendait.
Nous restons à causer jusque tard avant dans la nuit sous le portique de la maison que le gouvernement a aimablement mise à notre disposition et que gardent des soldats basanés, bons enfants et dépenaillés. Nous parlons du voyage d’Ispahan et l’enthousiasme des jeunes femmes réchauffe même le récalcitrant Emmanuel Bibesco. Nous décidons de partir pour Ispahan dimanche.
En attendant, nous courons Téhéran.
Nous allons à une dizaine de kilomètres du sud-est de la ville, aux ruines de Rei ou Rhagès. Ce fut sous les Seljoucides une des plus importantes villes d’Asie, c’en est une des plus anciennes. Les Juifs y furent exilés lors de la captivité. Haroun al Raschid y naquit et aimait à y résider. Une civilisation admirable fleurit à Rhagès entre le huitième et le douzième siècles de notre ère; les rares pièces que l’on y a trouvées, faïences à reflets métalliques, sont d’une qualité incomparable. La ville fut pillée par Gengis Khan lors de la conquête mongole en 1221 et plus tard par Timour. Elle ne se releva jamais. Les ruines sont enfouies sous des couches épaisses de sable que le vent du désert apporte. Seule une tour subsistait en ruines que l’on a reconstruite voici quelques années. Il y avait aussi une sculpture de l’époque sassanide sur un rocher dans un site magnifique. Elle a été détruite stupidement pour être remplacée par un bas-relief de Fath Ali Chah, arrière-grand-père du Chah actuel.
Il ne reste rien à Rhagès. Mais il est certain que si l’on voulait y entreprendre des fouilles sérieuses, on y trouverait des œuvres d’art du plus haut prix. Rhagès est à quelques minutes de Téhéran; aucune difficulté à vaincre; il faudrait seulement un peu d’argent. Espérons que le gouvernement français qui a déjà fait de beaux travaux à Persépolis et qui en continue dans la Suziane, pourra un jour explorer le sol où dort Rhagès.
Nous visitons le palais du Chah. Les voyageurs qui nous ont précédés se sont crus obligés de parler avec révérence et admiration du palais du Chah. J’en parlerai librement.