On nous promène aussi pendant plus d’une heure dans des salles remplies à déborder par les objets les plus détestables. Des tableaux couvrent les murs. C’est en vain qu’on veut me faire croire que ces peintures ont été envoyées en cadeau au Chah par les rois et empereurs d’Europe. Je ne sache pas que jamais nos trônes aient été occupés par d’aussi implacables mystificateurs que ceux qui fournirent ces toiles au Chah de Perse. Jamais on ne me fera admettre que les augustes souverains qui veillent au bonheur du monde se jouent entre eux de tels tours. Je garde le souvenir d’une photographie où dans un jardin, assise sous des arbres, rêve une dame modelée en relief et coloriée.

Dans les appartements privés du Chah ce sont des meubles en velours ou en peluche qui rappellent les pires souvenirs des années dix-huit cent soixante-dix à quatre-vingts. Et partout des boîtes à musique, des pianos mécaniques, des orgues de barbarie, des harmoniums automatiques, des chaises musicales et des tables qui chantent! Dans la chambre à coucher pleine de ces instruments sonores, je cherche le lit. Je ne le trouve pas. Le «Centre de l’Univers», l’«Escalier du Ciel» couche à terre sur deux coussins plats jetés sur un tapis.

Au-dessus du coussin sur lequel il appuie sa tête, une étagère. Sur l’étagère quatre photographies autour de son propre portrait. A côté de la photographie de Mouzaffer-ed-Dine, à gauche et à droite Edouard VII et sa gracieuse épouse; à l’extérieur, moindre faveur, le tsar et la tsarine. Ces souverains et leurs épouses veillent sur le repos du Chah.

Il paraît que Sa Majesté a des nuits agitées.

Mais les jardins du Palais, qu’on appelle le Gulistan, sont délicieux. Des eaux vives les traversent qui courent sur des briques émaillées bleues; ils ont de grands bassins couleur de jade, des parterres immenses d’iris de teintes diverses et de lis nuancés, des platanes vivaces et frissonnants, des haies de roses...

Le Chah étant en Europe, nous sommes reçus en audience par le Valyat, prince héritier, gouverneur de Tabriz et chargé de la régence pendant le voyage de son père. Il faut des pourparlers préalables pour régler la question de notre tenue. Selon l’étiquette, nous devrions porter la redingote et le chapeau haut de forme. De chapeaux de soie, il est inutile de dire que nous n’en avons pas. Alors on négocie, et comme nous sommes arrivés en automobile, et que toute la Perse le sait, Son Altesse consent à nous recevoir coiffés de nos casquettes d’automobile. Cette question des chapeaux est plus importante qu’elle ne le paraît à première vue, car il a été réglé, par le traité de Turkman-chai, en 1827, que les Européens ne se découvriraient pas devant Sa Majesté qui, elle, ne quitte jamais le bonnet d’agneau frisé.

Donc nous arrivons au palais du Valyat accompagnés par l’aimable ministre de Russie qui nous présente. On nous introduit, conformément à l’étiquette orientale, dans un premier salon où l’on nous sert des rafraîchissements tandis que nous sommes censés nous reposer des fatigues du voyage. Puis nous entrons dans un salon immense; à l’angle opposé à la porte est assis le Valyat qui se lève. C’est un homme de trente-huit ans, je crois, qui en paraît quarante-cinq, petit, gros, très gêné, le regard clignotant sous ses lunettes d’or.

Un interprète russe est là. Brève conversation dénuée de tout intérêt, puis l’audience est finie—nous n’avons pas quitté nos casquettes—et nous nous retirons. Mais on ne sort qu’à reculons et nous voilà tous six exécutant une figure de quadrille à travers le salon immense, les yeux fixés sur le Valyat, la main à la visière de la casquette, évitant de notre mieux les obstacles dont notre chemin est semé, titubant sur les chaises et tables, et très anxieux, à chaque instant, à l’idée que nous ne retiendrons pas le fou rire qui nous gagne lorsque l’un ou l’autre de nous se heurte contre un meuble...

Dans les légations où l’on nous reçoit de la façon la plus hospitalière, je me renseigne sur la position actuelle de l’empire des Chahs et sur la politique des deux grandes puissances qui ont un intérêt de premier ordre dans les affaires persanes actuelles.

Je ne crois pas inutile de donner ici un bref aperçu de la question persane qui sera, un de ces jours prochains, la grande actualité de la politique internationale.