Les Anglais et les Russes en Perse.—«Aux officiers civils et militaires des Indes, dont les bras supportent la plus noble conquête que jamais le génie d’une grande nation acheva, je dédie ce livre, hommage indigne de ma plume à une cause que leur haute mission est de défendre par la justice ou par le sabre, mais dont l’ultime défenseur est l’âme même du peuple anglais.»
C’est par ces mots grandiloquents que M. G. Curzon ouvre son livre sur la Perse, qui a paru en 1900. Depuis, M. G. Curzon est devenu lord Curzon, et il a été vice-roi des Indes, où il a eu toute licence de surveiller de près les affaires persanes et d’exciter le zèle de ses subordonnés.
La Perse a deux voisins qui s’intéressent vivement à sa santé: la Russie et l’Angleterre.
La Perse est malade. Voilà un État grand trois fois comme la France et qui n’est peuplé que de huit millions d’habitants. Le gouvernement y est absolu, ce qui ne signifie pas qu’il fait tout ce qu’il veut.
Il n’a à peu près aucun pouvoir, et ne subsiste que par la grande raison qu’il est là et que l’indifférence des Persans en matière politique est telle qu’ils ne verront jamais d’avantage à en changer. Qu’une autre famille remplace les Kadjars, actuellement régnants, à quoi bon? Cela n’intéresse vraiment que «l’autre famille» et les Kadjars. Pour le peuple, il en sera toujours de même.
Si le pouvoir absolu devenait tyrannique, il serait odieux. Mais il ne peut rien. Il a d’abord en face de lui, le corps des prêtres, ou «mollahs». Au milieu d’une population ignorante et dont ils excitent le fanatisme, ils sont tout puissants. Pour les moindres choses, il faut négocier avec les mollahs. Ce n’est qu’avec leur permission et après de longs pourparlers, que le Chah a pu venir en Europe en 1900. D’autre part, la classe marchande a ses privilèges, ses franchises, et administre elle-même ses affaires. Les mollahs, au besoin, la protégeraient contre le gouvernement, car il est toujours utile d’être en bonnes relations avec la classe qui a la richesse. Reste, comme bête taillable et corvéable à merci, le paysan.
Mais le pouvoir central n’a pas une prise bien forte sur le paysan. Si les impôts sont trop lourds, le paysan refuse de les payer. Alors enverra-t-on des troupes? Grande affaire. D’abord il faut avoir des troupes. Ensuite il faut qu’elles veuillent bien marcher. Et cela coûte cher. Enfin, dans beaucoup de districts, il est indifférent au paysan de quitter sa demeure, si on lui rend la vie trop dure. Il n’aura pas grand mal à en reconstruire ailleurs une autre aussi luxueuse, et il trouvera sans difficultés un coin de terre où faire pousser le peu qui lui est nécessaire pour vivre.
Voilà donc encore une illusion qui tombe. Le despotisme d’un souverain oriental tel que le Chah est bien peu de chose. Il peut faire couper, sans trop de formalités, quelques têtes. Cela ne mène pas loin. Il est le souverain sans puissance réelle d’un pays sans ressources.
La Russie et l’Angleterre sont pourtant assurées que sous leur tutelle intelligente, ces maigres ressources enfleraient merveilleusement. En outre, par sa position géographique, la Perse leur paraît, à l’une et à l’autre, nécessaire à la sûreté et à la consolidation de leurs empires.
La position de la Russie est extrêmement forte. Elle est frontière de la Perse sur des milliers de kilomètres. Depuis presque la mer Noire jusqu’à l’Afghanistan, elle pèse d’un poids lourd sur son voisin persan. Ses chemins de fer, ses routes, ses bateaux à vapeur arrivent à la frontière persane, au Caucase, sur les rives de la Caspienne et en Transcaspie. La Russie a seule accès dans le nord de la Perse, et, comme on sait, elle interdit le transport d’aucune marchandise européenne à destination de la Perse à travers ses États. Elle a donc un avantage immense sur ses rivaux, qui ne peuvent se défendre que par la qualité supérieure et le bon marché plus grand de leurs produits.