L’Angleterre ne peut introduire ses marchandises que par le golfe Persique ou par le Seïstan et le Béloutchistan.

Mais il n’y a pas de rivalité que commerciale. La Russie, qui pousse continuellement vers le sud, espère-t-elle avoir un jour, comme port en mer libre, Bouchir? L’Angleterre ne pourrait laisser l’ours russe s’installer ainsi à côté des Indes. Si Bouchir, si le sud de la Perse cessent d’être persans, ils doivent devenir anglais.

Dans la lutte politique qui est engagée en Perse entre Anglais et Russes, ce sont ces derniers qui ont le meilleur. Ils n’ont cessé durant le cours du dix-neuvième siècle d’améliorer leur position. En 1827, on envahit à Téhéran la légation de Russie et on mit à mort tous ceux qui l’habitaient. Alors, la Russie s’empara de quatre provinces persanes et les annexa au Caucase. La frontière russe aujourd’hui descend jusqu’à l’Arax, et sur la mer Caspienne, jusqu’à Astara. Depuis, la Russie a conquis le Turcoman transcaspien et y a construit des chemins de fer. Elle a prêté de l’argent au Chah. L’histoire de cet emprunt est typique et indigne encore les impérialistes anglais.

Le Chah, en 1900, s’adressa aux Anglais, leur demandant la bagatelle d’une cinquantaine de millions qui lui étaient nécessaires. Les banquiers anglais ne voulurent consentir aucun prêt sans la garantie du gouvernement. A son tour, le gouvernement exigea le contrôle des douanes persanes par des fonctionnaires anglais. Le Chah refusa. La Russie intervint alors. Elle prêterait ce que son ami le Chah désirait. Il lui était même très agréable, à elle qui emprunte beaucoup, de connaître la douceur du rôle de créancier. Entre voisins, ne faut-il pas se rendre de mutuels services? Une fois l’offre acceptée, la Russie demanda seulement l’insertion de deux clauses au contrat: l’une spécifiant que si l’intérêt de cet argent n’était pas payé, elle serait autorisée à s’emparer des douanes, l’autre disant que la Perse s’engageait à ne pas rembourser l’emprunt avant dix ans, et que, pendant ce laps de temps, elle n’emprunterait aucune somme d’argent à aucune autre nation. C’est ainsi que l’Angleterre fut privée de l’influence et des moyens d’action que l’argent prêté donne au créancier.

Les publicistes d’outre-Manche crient très haut que la Russie abuse de sa situation privilégiée pour empêcher toute mise en valeur de la Perse. C’est elle, selon eux, qui s’oppose aux projets magnifiques et divers de chemins de fer dus à l’esprit d’initiative anglais. Voici les lignes dont on a parlé pour la Perse:

La ligne Erivan-Tabriz-Kaswyn-Téhéran; la ligne du sud se raccordant à la ligne que les Allemands doivent pousser jusqu’à Bagdad. Et on aurait Bagdad-Kermanchah-Sultanabad-Koum-Téhéran, avec une seconde ligne de Sultanabad-Ispahan-Kerman-Kuhak, à la frontière du Béloutchistan, pour rejoindre le chemin de fer anglais de Kurrachee à Kandahar. Il va sans dire qu’on construirait aussi une ligne allant du nord au sud, d’Askabad, station du chemin de fer transcaspien, à Bender-Abbas, sur le golfe Persique. On voit la Perse sillonnée de trains lents ou rapides. Seule, la Russie s’oppose à la construction de ces lignes.

Il est vrai que la Russie a une convention secrète, signée le 9 novembre 1900, par laquelle le gouvernement persan s’engage à ne construire aucun chemin de fer et à ne donner aucune concession à cet effet, cela pour une durée de dix ans, à l’expiration de laquelle les deux parties contractantes discuteront du renouvellement de la dite convention.

Mais je ne crois pas qu’il suffirait d’abolir la convention de 1900 pour que l’on se mît à construire des chemins de fer en Perse. Le public anglais, quelque patriote qu’il soit, passe pour savoir que les affaires sont les affaires. Avant de jeter quelques centaines de millions dans les chemins de fer persans, il voudrait connaître les ressources du pays, les dividendes à espérer. Que dirait-il lorsqu’il apprendrait que les trois quarts de la Perse sont un désert pierreux, incultivable, que l’agriculture suffit juste à nourrir les habitants, et que l’on n’exporte guère que de l’opium; que l’industrie, à part celle des tapis, n’existe pas? On parle de prodigieuses richesses minières, mais de renseignements certains sur cette question, personne n’en a.

Il n’y a qu’une ligne peut-être qui pourrait payer ses frais, ce serait Erivan-Tabriz-Kaswyn-Téhéran. Mais cette ligne-là, seule la Russie pourrait la construire, et la Russie, pour des raisons à elle connues, n’est pas pressée.