A. Jeune femme jouant avec un singe. Miniature persane du XVIe siècle.
(Collection de l’auteur.)
B. Miniature persane du XVIe siècle achetée à Ispahan. (Collection de l’auteur.)—Les vers, au-dessus du personnage, disent: «Emmenez mes amis si loin de moi que, si je les rencontre, je ne les reconnaisse pas, et qu’ils ne me reconnaissent non plus.»
Et au-dessous: «Faites que je ne puisse plus ni être peiné, ni charmé par elle.»
La Russie dit ceci: «Il n’y a aucune urgence à hâter la construction de chemins de fer en Perse. Voilà vingt-cinq siècles que le pays s’en passe fort bien; il continuera à s’en passer pendant quelques années encore. Les moyens de transport que son commerce et son agriculture ont à leur disposition sont presque suffisants. Nous ne nous refusons pas à les améliorer. Nous venons de construire une belle route de Resht à Téhéran. C’est déjà un immense progrès. Autrefois le trajet entre la mer Caspienne et la capitale se faisait à cheval, à travers des montagnes difficiles, dangereuses. Maintenant on voyage en voiture entre Resht et Téhéran aussi sûrement que sur n’importe quelle route des Alpes. Seuls les journalistes anglais, gens à imagination et vite effrayés, parlent des prodiges de valeur qu’il faut accomplir pour parcourir cette route. Nous allons faire un port à Enzeli. Nous préparons, lentement c’est vrai, mais à notre loisir, une seconde route carrossable qui mettra en communication Tabriz d’un côté avec Erivan, de l’autre avec Téhéran. Nous n’empêchons personne de travailler comme nous dans d’autres parties du royaume. Ce n’est pas notre argent qui s’est dépensé pour la route Ispahan-Ahwaz-Mohammerah. Plus tard, lorsque le besoin s’en fera réellement sentir, on verra à mettre des rails le long des routes que nous construisons.»
Il ne manque pas de sagesse dans ces raisonnements. Mais les Anglais, Français, Allemands, Autrichiens et Américains disent avec justesse à la Russie: «C’est vrai, vous avez fait une bonne route pour Téhéran. Mais vous êtes seule à en profiter, puisque vous fermez l’accès de la Perse à nos produits. Votre route Erivan-Tabriz-Téhéran, à qui servira-t-elle? A vous seulement. Grâce à ces routes et à vos mesures prohibitives, seul votre commerce se développe, seule votre influence politique augmente en Perse. La partie n’est pas égale.»
Cela est exact, la partie n’est pas égale. Mais qu’y faire? La Russie est là, couchée tout au long de la Perse, couvrant sa frontière nord, personne ne peut changer cet état de fait.
Je croyais, en arrivant à Téhéran, trouver le prestige russe fort endommagé par la désastreuse guerre avec le Japon et par les troubles intérieurs, et j’en causai avec l’homme qui connaît le mieux l’histoire contemporaine de la Perse. Lorsque je lui exprimai ces pensées, il se mit à rire:
—Le prestige de la Russie affaibli, sa force en Perse diminuée? Ne croyez pas cela. Sans doute dans les cercles persans où l’on n’aime pas la Russie, on a vu sans déplaisir ses malheurs en Extrême-Orient et les troubles politiques qui ont suivi. Mais la Russie faible est encore trop forte pour la Perse. La Perse n’a aucune puissance; elle ne peut s’opposer à rien. Son seul rôle est de tâcher de neutraliser l’une par l’autre la Russie et l’Angleterre mais c’est difficile. Quant à opposer une résistance matérielle il n’y faut pas songer. Dix mille cosaques, réunis à Erivan, prendraient Tabriz, Téhéran, tout le royaume. La patte de l’ours est sur nous, elle ne nous lâchera pas. Soyons heureux seulement que pour l’instant il ne puisse resserrer son étreinte. Aux yeux des Anglais, la Russie représente une moindre civilisation. Mais, comparée à la Perse, la Russie a atteint un état de civilisation infiniment supérieur, auquel la Perse, du reste, n’arrivera jamais...