Ainsi parla cet homme sans illusions.
Faisons, pour terminer ce chapitre, un compte sommaire de ce que les Russes et les Anglais ont en Perse à l’heure actuelle.
Les Anglais ont «The imperial bank of Persia» à Téhéran, avec des succursales dans les grandes villes du royaume. Elle a seule le droit d’émettre de la monnaie-papier. Le télégraphe indo-européen arrive par Tabriz jusqu’à Téhéran; le télégraphe indien le continue par Ispahan, Chiraz, Bouchir. Les Anglais ont pour eux la proximité des Indes, la qualité de leurs produits, leur bon marché, l’activité de leurs négociants. Malgré l’infériorité de leur position géographique, ils font un chiffre d’affaires annuel (plus de cent millions de krans) presque égal à celui de la Russie. Ils ont la plus belle légation à Téhéran, de superbes lanciers du Bengale au consulat général d’Ispahan et à Bouchir. Leur influence dans le sud est grande. Lord Curzon a fait des manifestations navales dans le golfe Persique. Une mission anglaise vient de parcourir le sud de la Perse pour étudier ce qu’on appelle en Europe «les besoins du marché». Maigre marché! Des officiers étaient adjoints à la mission. On appelle, en manière de plaisanterie, le consul anglais à Bouchir le vice-roi de Bouchir. Il est vrai que l’on appelle vice-roi de Resht, le consul général de Russie dans cette ville.
La Russie, elle, a sa force et son poids. Elle est le puissant voisin qui n’entend pas qu’on se passe de lui. Elle a à Téhéran et dans plusieurs grandes villes une banque d’escompte et de prêts, qui est une filiale de la Banque d’État à Saint-Pétersbourg. Elle a sa grande route, sa belle route, la seule. Elle a son télégraphe aussi, sa poste, et même son téléphone entre Enzeli et Téhéran. C’est un colonel russe qui commande le seul régiment de cosaques persans qui ait une valeur militaire. Elle est en excellents termes avec le Chah. Elle est la créancière de la Perse, mais pour peu d’argent: elle lui a prêté soixante-quinze millions. Ce n’est rien; elle voudrait bien lui en prêter davantage. On l’accuse d’inertie. Elle se hâte lentement. Le grand mot de la politique extérieure russe est: Patience. Elle a voulu aller trop vite en Extrême-Orient, elle s’en repent cruellement. En Perse, elle ne fera pas la même faute. Elle attend.
Et nos amis les Belges.
Les Anglais et les Russes ennemis se disputaient la Perse. Un troisième larron survint et s’empara de l’âne. Qu’était la Belgique en Perse il y a dix ans? Rien. Qu’est-elle aujourd’hui? Tout. Et cela arriva de la manière suivante:
Il ne faut pas croire que les Persans manquent d’intelligence. Ils en ont beaucoup. Il y a longtemps par exemple que le gouvernement sait que s’il avait des employés honnêtes, les impôts rentreraient dans les caisses et que les affaires de l’État seraient meilleures. Mais une fois ce raisonnement fait, les Persans se satisfont à en admirer la justesse théorique. A quoi bon en donner une preuve expérimentale? Avant tout, il faut vivre tranquille. Mais il y a deux administrations qui causaient beaucoup d’ennuis aux Persans, car elles étaient en contact quotidien avec les étrangers, gens difficiles qui, à la moindre irrégularité, à la plus petite escroquerie, s’en vont crier aux oreilles de leurs consuls ou de leur ministre. Ces administrations sont celle des postes et celle des douanes.
Les conseillers attitrés de la Perse lui disaient: «C’est bien simple. Mettez des fonctionnaires européens dans les douanes et dans les postes.» Les Anglais ajoutaient: «Les fonctionnaires les meilleurs, c’est nous qui les fournissons.» Les Russes disaient: «Prenez notre ours.»
La Perse ne prit ni les uns ni les autres. Donnez un doigt à ces voisins-là, ils s’emparent de toute la main. Où chercher des gens qui ne soient pas dangereux? Elle trouva les Belges. Elle fut aidée dans son choix par les conseils d’un Belge fort intelligent et actif, fixé à Téhéran depuis quelques années, et qui a fait une fort belle fortune dans les administrations d’État.
Depuis cinq ans, les Belges font marcher les douanes et les postes persanes à la satisfaction générale. Sur toutes les frontières du royaume on trouve des employés belges; leur chef est M. Nauss, ministre des postes et télégraphes, directeur des douanes impériales et de la Monnaie. Il porte, en outre du bonnet d’agneau national sur sa grosse tête de Flamand blond, le titre d’Excellence.