Lorsque nous déclarons notre intention, il y a une stupeur dans la colonie étrangère. Aller à Ispahan! Qui jamais à Téhéran y songea. Et l’on nous énumère les fatigues de la route, le manque de vivres, de logements, le désert à traverser. Jamais ces jeunes femmes ne supporteront pareille épreuve. C’est folie que de l’entreprendre. On nous regarde avec surprise, avec un peu de pitié aussi.
Mais nous ne sommes pas venus si loin pour nous arrêter à quelques journées du but et pour rester dans la ville à demi-européenne qu’est Téhéran. Il nous faut de plus mâles aventures que celles rencontrées jusqu’ici.
On compte de Téhéran à Ispahan environ quatre cent quatre-vingts kilomètres par la route que suivent les voitures. Nous avons fait tant de chemin depuis Bucarest que les quatre cent quatre-vingts kilomètres qui restent ne sont plus pour nous qu’un dessert. Nous sommes surpris de voir qu’aucun membre des légations (sauf les Anglais) n’a jamais eu l’idée de s’offrir ce dessert.
Nous pensions qu’on allait à Ispahan passer une semaine ou deux dans la saison des roses. Mais non, cela ne se fait pas.
Nous le ferons tout de même et préparons notre départ.
C’est toute une affaire.
Cette fois-ci, nous sommes prévenus. Il faut avoir des vivres pour les six personnes que nous sommes. Nous ne trouverons rien en route. Nous comptons, largement, mais il vaut mieux se tromper en bien, quatre jours pour aller à Ispahan. Cela fait huit jours dans le désert. Nous complétons donc le grand panier de conserves acheté à Tiflis. Et il importe de ne rien oublier, car une fois partis, il sera trop tard.
Un domestique est nécessaire. Le tcherkesse Hassan, amené jusqu’à Téhéran, a prouvé qu’il ne savait pas plus le persan que le français. Alors nous le renvoyons au Caucase.
M. d’Apchier nous trouve un domestique interprète, protégé français. Il a dix-huit ans et en paraît douze. Il traîne misérable dans Téhéran dont il connaît les moindres ruelles et où il exerce toute espèce de métiers qui obligent la légation de France à s’occuper souvent de lui. Il est vêtu d’une redingote persique déchirée sur un maillot de coton à trous, d’un pantalon en cotonnade à carreaux également déchiré, de bottines jaunes dont les semelles baîllent et laissent voir des pieds sans chaussettes, d’un haut bonnet noir qui ne quittera jamais sa tête. Il ne se lave que rarement, a un accent et des idiotismes qui font notre joie. Il est fin, adroit, actif, prêt à tout supporter pour le plaisir de voyager; il a été deux fois déjà à Ispahan. Il s’appelle Aimé, a des yeux clairs de jeune coquin; tout ce qu’il fait, il le fait bien; il nous devient indispensable et son souvenir restera toujours attaché pour nous à celui de l’extraordinaire voyage que nous avons fait de Téhéran à Ispahan, à travers le désert.
Puis il nous faut des voitures.