Un seul épisode rompt la monotonie de l’après-midi. Là-bas, à quatre cents mètres dans le désert, une bande de vautours dépèce la carcasse d’un chameau. Georges Bibesco en tire un d’un coup de carabine et le joyeux Aimé, pareil à un jeune chien, va le chercher.
Vautour tué dans le désert entre Téhéran et Koum.
A sept heures du soir, nous sommes dans un petit village, Aliabad. Nous nous y arrêtons pour dîner. Il y a là un jardin charmant et, grand luxe, une table et des escabeaux. Aimé s’occupe de nous faire du thé et de réchauffer des légumes, dans notre marmite, car les habitants d’Aliabad nous regardent avec dégoût.
Ils n’auraient peut-être pas la même répugnance pour le contenu de nos valises et l’un de nous est obligé de monter la garde près de la diligence.
Nous mangeons dans le jardin, aux bougies. Là, Emmanuel Bibesco nous déclare qu’à la suite de cette terrible journée, il se sent peu bien, qu’il ne continuera pas avec nous, mais qu’il attendra que nous lui envoyions une voiture de Koum pour le ramener à Téhéran.
Et nous voilà au désespoir! Impossible d’abandonner notre ami seul dans ce village dont les habitants ne veulent même pas nous fournir de l’eau; d’autre part, nous n’osons prendre la responsabilité de l’emmener avec nous jusqu’à Koum.
Alors nous le décidons à nous accompagner jusqu’au prochain relais. Si nous trouvons de quoi nous loger, nous y coucherons, car nous ne sommes (à quoi bon nous le dissimuler?) qu’à mi-chemin de Koum, et déjà nous n’en pouvons plus.
Nous repartons dans la nuit. Nous sommes meurtris et moulus. L’excès de notre malheur amène une crise de gaîté folle, et c’est riants que nous arrivons au relais.
Des gens qui ont l’air de brigands nous montrent une chambre de trois mètres carrés où l’on peut à la rigueur mettre quatre lits. Une autre chambre est occupée par des Persans qui ont fait, au milieu de la pièce, un feu de charbon, sur lequel ils cuisent un ragoût mal odorant. En vertu des lois simples qui sont fondées sur la raison du plus fort, nous expulsons gentiment les Persans qui s’en vont à l’écurie, et nous prenons leur chambre. Il faut d’abord la balayer et l’aérer. Puis nous dressons nos lits de camp (combien cette manœuvre était simple à Tiflis! combien elle est difficile le soir dans la chambre sombre et puante d’un chapar khané persan!). C’est tout un art que de savoir arranger son lit. Il faut faire attention à ce qu’aucun châle ne pende jusqu’à terre, car il offrirait un passage à l’armée redoutable des insectes parasites. Puis il faut verser de la poudre insecticide sur chaque pied du lit, il y en a huit. Une fois ces précautions prises et bien prises, les habits jetés sur le lit, les valises fermées, nous sommes en sûreté.