Maintenant c’est le tour du chien qui était dans le jardin. Il nous a suivis. Au moment où je m’assoupis enfin, je sens une haleine chaude sur mon visage.
Je repousse le chien qui, quelques minutes après, prend la la place du chat auprès du panier aux conserves. Tout nous est indifférent, tant la fatigue pèse sur nous.
Comme je suis dans une torpeur à demi-éveillée, j’aperçois une tête d’âne allongée vers les vivres, et qui demande sa part. Qu’il la prenne! Nous ne nous dérangerons pas pour un âne!
Un peu plus tard, un grand bruit de cloches sonnantes. Une caravane de chameaux quitte le caravansérail; l’un d’eux, plus curieux, se détache et vient voir comment sont faits des Européens qui ne dorment pas. Il a l’air d’un bon vieux chameau radoteur; il doit raconter d’interminables histoires à ses compagnons. Nous lui laissons emporter en souvenir de nous ce que l’âne, le chien, le chat et les souris ont laissé de nos provisions.
Ainsi gagnons-nous sans sommeil, mais non sans distraction et agrément, trois heures et demie du matin. Au moins serons-nous prêts pour quatre heures. Nous nous levons et constatons les dégâts. Notre ménagerie a mangé une boîte de foie gras entamée, du riz, le pain, et vingt-quatre œufs durs préparés pour l’étape d’aujourd’hui. Que la digestion leur en soit légère.
Mercredi 22 mai.—Troisième journée.—Bien que nous n’ayons pas dormi, nous partons en retard, car dans l’affolement de la course à travers le jardin pendant la nuit, nous avons égaré des petits colis. Il faut les retrouver. Le ciel est de nouveau imperturbablement bleu.
Nous nous installons dans la diligence. Comme elle est à deux compartiments, nous pourrons nous rendre des visites en cours de route et nous donner l’illusion que nous nous choisissons...
La diligence est suspendue comme l’était le break. Aussi, dès le départ, avant d’avoir été battus, nous votons d’enthousiasme la suppression de la halte au milieu de la journée et décidons d’arriver coûte que coûte à Kachan dont cent kilomètres nous séparent. Comme on va le voir, il nous en coûtera beaucoup.
Nous mettons d’abord une heure à traverser le bazar de Koum, qui est d’une telle étroitesse qu’on est obligé de dételer deux chevaux sur quatre. Nous démolissons avec les roues de la diligence, les devantures des échoppes, arrachons les planches qui les ferment, dégradons les murs, déplaçons les bornes, défonçons le four d’un boulanger et écrasons les pieds imprudents qui se risquent dans le bazar. Aussi notre passage est-il accompagné d’une litanie continue d’injures et de malédictions que les Koumains appellent sur nos têtes.
Une fois sortis du bazar, nous nous trouvons devant de nouveaux obstacles.