Le système d’irrigation, en Perse, a été entendu merveilleusement depuis un temps immémorial. Des canaux profonds et couverts amènent l’eau des montagnes dans les villes et dans les jardins qui les entourent.

Mais, depuis des siècles aussi, les Persans dégénérés ont renoncé à entretenir les canaux. La voûte qui les recouvre est effondrée en mainte et mainte place. Ailleurs la conduite est obstruée et l’eau déborde sur le chemin.

Aussi sommes-nous obligés de descendre de la diligence qui traverse de véritables lacs, franchit des fossés profonds, escalade des remblais de terre. Et nous perdons une heure encore. Deux heures après le départ, nous ne sommes qu’à trois kilomètres de Koum et, à quelque distance devant nous, la route s’engage dans les montagnes où nous n’avancerons pas à une allure bien rapide.

Pourtant nous sommes pleins de courage et d’enthousiasme, nous déclarons que nous avons fait la partie la plus dure du trajet (innocence!) que nous arriverons maintenant à Ispahan sans peine et sans fatigue.

Le soleil monte dans le ciel; nous commençons à gravir la montagne dénudée. De nouveau, pas un arbre, pas un champ, pas un bout pelé de pré.

La diligence nous est aussi dure que le break. C’est la même distribution ininterrompue de coups de gourdin, et nous constatons mélancoliquement qu’on ne s’habitue pas à être battu. Au contraire, le corps devient plus sensible et la moindre secousse est une douleur.

Notre désert aujourd’hui est montagneux. Nous faisons connaissance avec une plaie nouvelle, celle des mouches. Elles s’acharnent par milliers sur nous. Pourtant nous ne sommes pas encore morts.

Au milieu de la journée, nous nous arrêtons à un relais pour déjeuner. Les chapar khanés sont ici plus misérables qu’entre Koum et Téhéran; il n’y a point de chambre, il n’y a même pas les braises de charbon de bois et le samovar primitif que nous avons trouvés partout jusqu’ici. Nous nous installons au bord d’un petit étang, dans les eaux tièdes duquel nous laissons pendre nos jambes. Quelques saules l’ombragent mal. Nous faisons du thé dans nos bouillottes dont le vent agite la flamme. Nous finissons par entourer les bouillottes avec les jambières de cuir des jeunes femmes. Maigre déjeuner et grande fatigue.

Toute l’après-midi nous roulons dans les montagnes. Le vent chaud nous énerve. Nous sommes traînés par d’apocalyptiques rosses au dos écorché, dont les blessures envenimées répandent une abominable puanteur.

A chaque relais, nous trouvons un ruisseau et quelques arbres. Quelques-uns d’entre nous se précipitent vers l’eau courante et en boivent à pleins verres sans se soucier de son impureté certaine. Une fois sur deux l’eau est salée. Les autres prennent trois ou quatre verres de thé persan, une infusion légère de feuilles dont le goût flotte entre le thé et la paille.