Le bain de pieds au relais.
Voici de nouveau la nuit et nous ne sommes pas à Kachan. Nous y arrivons enfin vers neuf heures. Kachan, que nous avons eu tant de peine à gagner, est la ville qui donna le jour à Zobéïde, femme première, légitime et préférée d’Haroun al Raschid. Kachan est, en outre, célèbre par l’activité de ses habitants qui travaillent le cuivre et la soie, par une mosquée ancienne de l’époque mongole, et par ses scorpions.
Nous logeons, grâce à l’intervention du ministre d’Angleterre à Téhéran, dans la maison du télégraphe indien. Le chef du poste nous reçoit fort bien, nous buvons des boissons glacées et mangeons du pilaf excellent. Mais notre hôte ne peut faire que la température ne soit torride et qu’il n’y ait des moustiques. Aussi passons-nous une très mauvaise nuit, après avoir fait le serment de partir demain, avant l’aube.
Jeudi 23 mai.—Quatrième journée.—C’est avec une peine extrême que nous nous levons. Et nous partons avec près de quatre heures de retard.
Comment pourrait-il en être autrement?
Que le lecteur réfléchisse et, au lieu de s’irriter, il prendra pitié de nous. Après une nuit entière de veille et une journée de coups de bâton reçus dans la diligence, nous arrivons à l’étape. Vers minuit seulement, nous sommes couchés. La chaleur, les moustiques, l’énervement nous empêchent de dormir; enfin la fatigue plus forte l’emporte et le sommeil nous prend pour peu de temps, sommeil agité, sans cesse interrompu, sur la sangle dure des lits de camp. Aimé, qui doit nous réveiller, dort. Un de nous, consciencieux, regarde sa montre. Il peut à peine ouvrir les yeux. Il est quatre heures du matin: il faut se lever. Alors il pense qu’un instant de plus ne changera rien à la journée qu’il a devant lui; puis il songe aux jeunes femmes qui dorment peut-être et qui, plus que lui encore, ont besoin de repos.
Il s’attendrit sur leur sort infortuné, sur leur vaillance, et tandis qu’il s’attendrit, l’aiguille fait un tour de cadran et voici cinq heures.
C’est à ce moment qu’Aimé, couché dans quelque coin sur une natte, se réveille et s’étire sans hâte. Il lui faut pour ce faire trente minutes au bout desquelles il s’assied, pousse un «Ackk» guttural et étouffé, qui est un baîllement, et, avec des gestes lents de vieillard, se met debout sur ses jambes vacillantes. Aimé est levé; il n’a pas à s’habiller et sa toilette est sommaire.
Il vient nous éveiller dans les différentes chambres et sous les portiques où nous dormons. Chacun de nous se dit alors: «Je suis le plus leste à m’habiller; je peux rendre un quart d’heure à celui-ci et une demi-heure à celle-là.» Et il reste dans son lit.