Les chevaux frais arrivent. Ce sont des bêtes vicieuses qui ruent au lieu de tirer. Nous avons un cocher sur le siège et un autre devant les chevaux qui ne se laissent pas conduire. Alors le cocher qui est à pied empoigne le timon et le pousse à droite et à gauche, suivant l’occasion. Nous suivons ainsi le plus difficile et le plus dangereux des chemins en pleine montagne.

Le paysage est d’un caractère impressionnant. Cette fois-ci nous voyageons dans la lune; ce sont des montagnes de lave, des mamelons arrondis, des cirques réguliers, des séries de cratères éteints, des pics sur les flancs desquels sont de grandes traînées de soufre jaune vif, des crêtes déchirées, des parois de rochers de toutes couleurs allant des rouges et des bruns au violet et au jaune; pas un arbre, pas une pousse verte; une désolation complète et tourmentée, une aridité pierreuse, un monde surpris par la mort et pétrifié dans les convulsions d’une atroce agonie.

C’est à travers ces montagnes farouches, convulsées, que nous avançons lentement, avec mille difficultés. Nous gravissons de petites côtes très dures suivies de descentes plus raides encore. Le cocher lance ses chevaux au galop pour la montée et fait la descente au pas.

Mais voilà que, comme nous atteignons ainsi au galop le sommet d’un col en miniature, le cheval de tête s’emballe, fait à toute allure un tournant à angle aigu, se précipite en bas d’une pente rapide; les quatre chevaux derrière lui le suivent tant qu’ils peuvent, le cocher hurle, la diligence oscille, les roues de droite quittent le sol, la lourde voiture se penche sur deux roues vers un précipice à gauche; nous voyons au-dessous de nous les rochers sur lesquels nous allons être écrasés, ils sont de couleur violette...; une seconde seulement... et voilà que la diligence, au lieu de verser, se remet d’aplomb sur ses quatre roues qui nous mènent à une allure folle jusqu’au bas de la descente. Ouf! jamais nous ne verrons la mort de plus près jusqu’au jour où son heure sera venue.

Après une alerte si vive, nous nous arrêtons; l’un de nous chasse le cocher du siège et conduit à sa place. L’autre cocher continue à courir devant les chevaux.

A onze heures, enfin, nous arrivons au relais. Ici, il y a des bâtiments, des arbres, un ruisseau. Ici nous ferons enfin la sieste que nous attendons depuis trente-six heures.

Nous sommes à Imanzadé-Sultan Ibrahim.

Imanzadé-Sultan Ibrahim ou les douze Voleurs.—Comme nous descendons de la diligence, nous voyons dans la cour du chapar khané un homme vêtu de noir, une carabine sur l’épaule, qui nous regarde.

L’ayant vu, Aimé me tire à part et, très ému, me dit:

—Monsieur, cet homme-là est un grand voleur. Je le connais bien; il est Bakhtyare. Il faut faire attention.