Les Bakhtyares sont des tribus qui habitent les montagnes de cette région; elles sont indisciplinées et pillardes.

Je communique cette nouvelle sensationnelle à mes amis et nous nous promettons de faire attention aux bagages qu’on est obligé, du reste, de mettre tous à terre. Il n’y a qu’une chambre minuscule; nous l’offrons aux deux jeunes femmes et à un des maris. Les trois hommes restant arrangent leurs lits de camp dans un grenier à paille, plein d’une poussière qui vous prend à la gorge, et de souris très hardies.

On installe les valises dans le grenier. L’homme vêtu de noir s’intéresse à nos allées et venues, et bientôt le voilà qui m’aborde en anglais.

Ce chef de brigands sait l’anglais! Il en connaît au moins dix mots, et la conversation, après les quelques civilités d’usage, s’arrête faute d’aliments.

Cependant nous nous baignons dans un ruisseau clair, tandis que nos compagnes procèdent à leur toilette dans leur chambre, et nous nous trouvons réunis pour le déjeuner sous un beau platane.

Le maître du poste nous a donné un samovar et un réchaud. Il a même du pain et des œufs! Nous déjeunons de grand appétit.

Près de nous, l’homme noir s’est installé; avec lui sont assis quatre ou cinq bakhtyares vêtus à la persique. Mais des gens plus couverts de cartouchières, de dagues, de poignards, nous n’en avons jamais vus. Georges Bibesco, pour leur montrer que nous sommes armés, va chercher son fusil et sa carabine, qui servent enfin à quelque chose.

Un concours de tir s’ouvre dont quelques magnifiques guêpiers aux ailes bleues et jaunes sont les innocentes victimes. Puis nous allons nous reposer en ayant soin de fermer de notre mieux les portes qui n’ont jamais eu de serrures. Le maître du relais nous avertit qu’il faut partir à quatre heures, car nous avons encore, dans les montagnes, deux heures de trajet aussi difficile que celui de ce matin, et on ne peut le faire que de jour.

Enfin nous dormirons tout de même.

Nous dormons fort peu dans notre grenier à rats trop habité; mais enfin, nous avons pris un bain, nous sommes allongés, nous nous délassons. Les images vives et nombreuses que nous avons emmagasinées ces jours derniers repassent devant nous comme dans un rêve éveillé. Et nous pensons à Ispahan, inaccessible.