Premier conseil de guerre à trois. La nouvelle que nous apporte Aimé est grave. Nous sommes dans les montagnes, loin de tout secours, à cent kilomètres de la station la plus proche du télégraphe indien. Nous avons deux femmes avec nous. Que faire? Rester au relais à attendre? Attendre qui? Il ne passe jamais personne sur cette route. Revenir sur nos pas? jamais. Alors tenter de passer tout de même. Ils sont douze, mais nous sommes des Européens et, comme tels, bénéficions d’un prestige incomparable. Nous allons être reçus par le frère du Chah à Ispahan; nous avons été les hôtes du gouvernement persan à Téhéran; nous sommes des gens bien considérables pour des brigands persans. Aussi décidons-nous de risquer la partie. Et, cette décision prise, nous nous félicitons de notre héroïsme. Maintenant nous envisageons gaiement les conséquences possibles d’une rencontre avec les brigands. Emmanuel Bibesco nous offre de nous prêter de l’argent. Un autre déclare qu’il vendra sa vie cher. Quant à moi, je tire mon portefeuille et compte mes billets. J’ai sur moi deux cent cinquante francs et une lettre de crédit inutilisable pour les brigands; je dis alors que si peu que j’estime ma vie, elle vaut pour moi plus que cette somme, et que je la donnerai sans retard au cas où on me la demanderait, même impoliment. Malgré notre gaieté, nous sommes préoccupés. C’est une très vilaine aventure que nous avons devant nous. Nous voudrions en rire, mais c’est difficile. Nous interrogeons le maître de poste. Il est inquiet aussi.
Devant le relais se promène, indifférent, le douzième des brigands. Il attend notre départ.
Nous réveillons les jeunes femmes à qui nous cachons autant que possible notre anxiété et, lentement, les bagages sont arrimés sur le toit de la diligence. Lorsque cela est fait, l’homme qui nous surveille part au petit galop dans la direction que nous allons suivre.
Nous sortons fusil et carabine de leurs étuis, et les revolvers des valises. Aimé crie: «Donnez-moi un fusil, j’en tuerai quatre.» Mais nous ne lui confions aucune arme à feu. Nous avons sagement décidé d’essayer de la diplomatie et de n’employer nos armes que s’il n’y a de recours qu’en la force. Georges Bibesco, sa femme et moi, sommes dans le coupé; le ménage Phérékyde accompagné d’Emmanuel Bibesco dans le compartiment d’arrière.
Et nous partons.
Ces minutes sont assez émouvantes. Peut-être dans une heure serons-nous les prisonniers des brigands? Peut-être nous emmèneront-ils dans les montagnes pour tirer de nous une forte rançon? peut-être se contenteront-ils de nous dépouiller et de nous laisser sur la route? Ce sont là des histoires belles dans les livres, mais fort déplaisantes dans leur réalité. Nous cachons à nos compagnes notre inquiétude, mais réfléchissons mélancoliquement sur les suites possibles de cette aventure.
La diligence s’avance lentement le long d’une vallée ouverte à gauche et de montagnes arides à droite.
Aimé, sur le siège, ne peut se tenir tranquille et, dans son excitation, est sans cesse debout pour voir plus loin.
Des rochers descendent à droite jusqu’à la route. Rien ne se prêterait mieux à une embuscade.
Soudain Aimé crie d’une voix aiguë: