Nous sommes encore meurtris par les planches de la diligence; nous n’avons dormi que six heures depuis trois jours. Maintenant nous nous étendons vêtus de frais, baignés et parfumés, sous les arbres du jardin, dans la senteur de toutes les roses d’Ispahan qui ont attendu notre venue avant de s’effeuiller.
Nous avons gagné le Paradis.
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Il règne le soir, sous ces platanes, une fraîcheur délicieuse. De grands chiens qui, jadis, effrayèrent fort Pierre Loti courent dans le jardin. Nous sommes comme grisés de fatigue et d’émotion.
Nous nous couchons de bonne heure sur nos fidèles lits de camp, car le consulat de Russie n’a pas de lits pour nous.
En Perse, et dans tout l’Orient, le mot de Jésus au paralytique est compris tout de suite: «Prends ton lit et marche.»
Comme nous avons bien fait de ne pas marcher sans nos lits!
Samedi 27 mai.—Nous nous payons des heures de grand luxe, et le luxe pour nous est maintenant de ne rien faire. Au lieu de courir la ville, nous restons dans le double jardin du consulat toute la matinée à goûter la fraîcheur ombreuse des platanes dont les troncs sortent des buissons de roses rouges.
Nous sommes encore étourdis des fatigues de six jours qui laissent en nous comme un vertige léger. Nous voudrions ne bouger jamais plus et demeurer étendus dans le parfum des roses à nous répéter: «Je suis à Ispahan.»
Ces seuls mots évocateurs nous suffisent pour l’instant. Je me les murmure à moi-même en regardant, entre les feuilles, les morceaux, comme de turquoise, du ciel.