L’atmosphère, le matin, est encore plus fraîche, plus sèche qu’à Téhéran. Ispahan est presque à l’altitude de Saint-Moritz.

Aucun bruit de la ville qui nous entoure ne vient jusqu’à nous. Seuls les chiens courent dans les buissons, des domestiques persans passent, et le vieux gardien du hammam va jeter quelques bûches de bois dans le four.

Il y a dans le jardin d’allées droites et d’arbres jeunes et touffus des variétés infinies de roses, des noires, des pourpres, des blanches, des roses à la minute dernière de leur épanouissement. Dans huit jours la splendeur de ce jardin sera morte.

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Aimé apprécie à sa valeur l’hospitalité qu’on nous offre. Il me dit au matin: «J’ai bu du thé, j’ai bu du vin, j’ai mangé de tout et des glaces, puis je me suis endormi sous la table.»

L’accoutrement d’Aimé, qui jamais n’aima l’élégance, a quelque chose de gênant dans ce beau jardin du consulat. Aimé porte la redingote persique qui était déjà trouée lorsque nous sommes partis. Le dur voyage a consommé sa ruine. Une manche est à moitié détachée du vêtement et le col trop fatigué refuse de se tenir droit. Le maillot, qui sert de chemise, ne vaut guère mieux et montre une peau couleur sable du désert. Le pantalon de cotonnade, usé jusqu’à la trame, laisse voir les genoux et même les cuisses. Aimé n’a jamais porté de chaussettes, mais il avait aux pieds deux choses jaunes qui avaient été dans un temps lointain des bottines: elles tenaient à l’aide de ficelles; un orteil passait hardiment à travers le cuir de l’une d’elles et leurs semelles détachées baîllaient. Maintenant, une des bottines est restée dans le désert; Aimé va boîtant, un pied chaussé, l’autre nu. Il a l’air d’un mendiant qui serait entré dans le palais en trompant la surveillance du portier.

Il est humiliant pour nous d’être représentés à l’office par un tel domestique. Nous l’envoyons donc au bazar s’acheter redingote, pantalon, maillot neuf et une paire de ces «guivets», chaussure blanche que l’on fabrique à Ispahan, dont Aimé nous parle depuis huit jours, et qui sont le comble de l’élégance comme chaussure persique.

Aimé revient avec un gros paquet et une longue note. Le lendemain, je le rencontre vêtu comme la veille, traînant sa vieille et unique chaussure dans le jardin; je l’envoie s’habiller, il disparaît et on ne le revoit de la journée. Le surlendemain, les jours suivants, même histoire. Aimé refuse de se vêtir de neuf et nous continuons à être humiliés dans notre domestique.

—Ah ça, veux-tu me dire, lui demandai-je le jour de notre départ, veux-tu me dire pourquoi tu as refusé de porter les habits que nous t’avons achetés?

—Oh! m’sieur, répondit-il de sa voix traînante, à quoi bon les mettre? Je ne connais personne ici. Je les garde pour Téhéran où tout le monde sait qui je suis.