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L’après-midi, nous allons en grande cérémonie présenter nos hommages à Zil es Sultan «l’Ombre du Souverain», grâce à qui nous avons fait hier une entrée magnifique à Ispahan.

Zil es Sultan est le frère aîné du Chah. Mais il n’était pas fils d’une femme légitime et n’a pas succédé à son père. C’est grand dommage pour la Perse, car c’est un homme fort intelligent, très renseigné, et qui ne manque pas d’énergie. Il en a à la façon des tyrans italiens du moyen âge et l’on cite tel trait de lui qui aurait ravi Stendhal. Zil es Sultan est partisan de l’alliance anglaise, parce que les Anglais lui semblent moins redoutables pour les Perses que les Russes. Il est abonné au Times et au Temps et se fait traduire l’un et l’autre par ses fils qui ont eu un précepteur français et sont des jeunes princes fort accomplis et aimables.

Nous sommes reçus dans le palais d’été qu’il habite en ce moment. On y arrive à travers un de ces jardins de jeunes arbres serrés et d’allées droites, de bassins d’eau glauque bordés d’iris, qui ont tant de charme pour nous. Le chargé d’affaires de Russie nous présente et nous voici assis en cercle dans un salon persan, allongé, étroit, dont les fenêtres des deux côtés sont ouvertes. Il est meublé à l’européenne.

Les jeunes princes Bahram Mirza et Akhbar Mirza servent d’interprètes, et, les compliments officiels une fois échangés, la conversation prend un ton libre et intéressant. Zil es Sultan, bien qu’il n’ait jamais quitté la Perse[5], est très au courant de la politique européenne. Il sait combien nous avons prêté de milliards à la Russie et nous raconte des anecdotes sur nos hommes d’État. Il nous parle même du «fameux M. Combes». Le croirait-on? La gloire de M. Combes est universelle.

[5] Depuis que ceci a été écrit, Zil es Sultan, accompagné de ses deux fils, a visité la France pendant l’hiver 1905-1906.

Il y a, du reste, des raisons particulières et fortes pour que les hommes d’État persans s’intéressent à la campagne anticléricale du «petit père Combes».

La seule force qui s’oppose en Perse au pouvoir nominalement absolu du Chah, c’est celle des prêtres, des mollahs. On voit la prise que le mollah a sur un peuple d’une crédulité enfantine, d’une ignorance sans bornes, dans l’esprit duquel il n’est pas de frontières entre le surnaturel et le réel, et pour lequel religion et fanatisme ne sont qu’un. Des Persans éclairés me disaient: «Notre religion nous ordonne de tuer les bâbystes.» Et c’étaient des hommes frottés de culture européenne qui parlaient ainsi. Le gouvernement est donc obligé de traiter avec les mollahs d’égal à égal. Il a fallu de longs pourparlers pour qu’ils permissent le dernier emprunt que le Chah a fait à la Russie. En cas d’émeute, ils sont maîtres de diriger le peuple à leur gré. Les hommes d’État intelligents les craignent et Zil es Sultan nous dit:

—Nous aurions besoin de M. Combes pour mettre nos mollahs à la raison.

Zil es Sultan nous parle en termes élogieux de la France qu’il espère visiter l’hiver prochain. Nous échangeons des politesses et il me répond: