—Vos pieds sur mes yeux, comme nous disons en Perse.
Ici notre troupe a beaucoup de peine à garder son sérieux, car je porte une paire de bottines américaines, monstres horrifiques qui ont de larges dents régulières autour de leurs doubles semelles et qui pèsent un kilo chacune. Elles m’ont valu force plaisanteries au départ, sur les trottoirs asphaltés de Bucarest. Mais elles ont pris d’éclatantes revanches au milieu des terres labourées de la Bessarabie, parmi les boues épaisses de la Mingrélie, dans les rues défoncées des villes caucasiennes, sur les rochers enfin de l’Iran. Elles ont vu l’agonie et la mort de leurs compagnes plus délicates, des chaussures élégantes de Paris, des bottines souples, des souliers de tennis. Elles sont là aujourd’hui, robustes, intactes, énormes sur les beaux tapis de Zil es Sultan. Mais à l’idée de rapprocher ces bottes d’ogre d’un visage impérial, nous ne pouvons retenir des sourires, et la gravité de l’entretien en est un instant troublée.
Nous prenons du thé, des glaces, du café, et nous partons dans nos carrosses de gala.
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A travers Ispahan, nous gagnons l’avenue qui mène au pont magnifique construit sous Chah Abbas par un de ses généraux. Des platanes très vieux la bordent, et aussi des champs de roses, d’avoine ou de seigle, car Ispahan n’est plus ce qu’elle a été et les fleurs poussent où furent jadis des maisons et des palais.
Des Persans passent sur de jolis chevaux frais et ramassés; une ceinture de couleur vive est attachée sous leur robe brune; des ânes trottinent dans la poussière, et des femmes voilées, qu’accompagnent des enfants, reviennent un peu lasses d’une visite dans les jardins. A l’horizon, les montagnes arides sont baignées dans une lumière d’or fluide.
Et nous arrivons à la Medresseh, ancienne école de théologie, lieu de promenade aujourd’hui pour les Ispahanais. J’en sais peu de plus belles au monde et où l’on aimerait mieux à philosopher de la vie et de la mort, sous les fleurs, à la façon antique.
Ispahan. Les jardins de la Medresseh.
On y accède par une porte sur laquelle est appliquée une garniture d’argent ancien d’un noble dessin. On se trouve alors dans un jardin de dimensions restreintes qu’entourent des bâtiments. Des platanes montrent leurs troncs élevés, dont l’écorce lisse est impressionnante de nudité claire. Il y a aussi des ormes séculaires et des églantiers énormes en fleurs qui forment une seule boule blanche et parfumée. Au milieu du jardin coule une rivière à laquelle on descend par quelques marches; l’eau a ce ton de jade qu’ont toutes les eaux dans cette ville et dont la couleur restera toujours attachée pour nous au souvenir d’Ispahan.