Les bâtiments de l’ancienne école enclosent le jardin; ils sont à deux étages avec, sur la façade, des niches ogivales, tapissées de faïences émaillées bleues à libres et audacieux décors; ils ont été construits en 1710. Autrefois les étudiants habitaient ces petites chambres dont nous voyons les terrasses; maintenant l’école n’est plus et la mosquée sur la façade de droite est abandonnée. Pourtant on ne nous permet pas d’y pénétrer et nous regardons à distance la voûte qui dort dans l’ombre douce et mystérieusement bleue.

Les minarets pointent vers le ciel à travers les arbres; la coupole est d’une forme trapue et belle. Minarets et coupoles sont revêtus de briques émaillées à grandes arabesques; ils semblent atteints de maladie, car les briques, ici et là, tombent; tous ces monuments d’Ispahan s’effritent peu à peu, les plaques se détachent du mur et restent brisées à terre, sans que personne songe même à les ramasser. Les taches jaunes s’agrandissent sur les murs; dans quelques dizaines d’années, que restera-t-il de ces décors bleus à belles arabesques dont les tons hardis chantent parmi les feuillages d’Ispahan? Nous prenons à terre quelques fragments de briques, que nous garderons en souvenir de la Medresseh et de l’art persan du commencement du XVIIIe siècle.

Ispahan. Sur les toits de la Medresseh.

Nous nous promenons sur les terrasses des bâtiments; elles sont construites en briques et voûtées; nous visitons les anciens logements des maîtres et des écoliers; personne n’y habite plus. Dans le jardin, on sert des rafraîchissements. Quand nous arrivons, la foule, uniquement d’hommes, est assez nombreuse.

Et d’abord ils se pressent un peu trop indiscrètement autour de nous, car non seulement nous sommes étrangers et chrétiens, mais encore nous avons des femmes avec nous qui laissent voir, non voilés, leurs jeunes visages d’Européennes. Les cosaques du consulat repoussent, sans brutalité, les curieux qui reprennent leurs lentes occupations, leurs causeries au bord de la rivière à l’eau de jade, près de l’églantier fleuri, leurs longues fumeries que coupent des rasades de thé ou de café, et nous nous promenons en paix sous les platanes séculaires; puis, assis sur la terrasse de ce qui fut jadis une chambre d’étudiant, nous attendons la venue de la nuit en buvant quelques gorgées d’une boisson glacée qui sent à la fois le vinaigre et la rose...

28 mai.—Ce matin des marchands d’antiquités, avertis de notre arrivée viennent nous voir. L’un d’eux me montre des lettres de Pierre Loti, de Gervais-Courtellemont, de Morgan et autres voyageurs qui ont visité Ispahan, mais c’est à peu près tout ce qu’il a, car pendant les huit jours que nous passons ici, il ne m’apporte aucun objet intéressant.

Rien de plus amusant, de plus émouvant parfois, que ces séances avec les dellals. Ils sont six ou huit que les domestiques laissent entrer dans le jardin. Ils arrivent dès sept heures, car je me lève tôt dans la hâte passionnée où je suis de voir s’ils m’ont enfin trouvé les merveilles espérées; le petit vase à reflets métalliques du treizième siècle, le bronze ancien d’Ispahan, quelque bout de tapis où seraient représentées les chasses de Chah Abbas, quelque belle miniature du seizième siècle. Avec quelle fièvre je leur fais déballer leurs paquets et vider leurs poches qui semblent inépuisables!

Mystérieusement, ils sortent un objet enveloppé, défont l’étoffe sale qui l’entoure et le montrent.

—«Khelly kachan! Khelly antic! Chah Abbas!» (vraiment antique, vraiment beau, date de Chah Abbas) disent-ils, tandis que l’un d’eux, pour mieux exprimer le comble de son admiration, lève la tête au ciel, tend le cou, ferme les yeux et glousse comme une vieille poule.