Sur le petit côté du rectangle en face de l’entrée monumentale du bazar est la mosquée Royale, le Mesjid y Chah, dont la coupole bleue et les minarets montent haut dans le ciel. C’est la plus belle d’Ispahan, une des plus considérables du monde musulman. Une arche élevée sépare la cour intérieure de la place. Elle est entièrement incrustée de plaques émaillées à dessins et à belles inscriptions; les émaux sombres ou clairs y chantent une prodigieuse symphonie en bleu majeur. La cour que nous entrevoyons est tapissée de carreaux de faïence; et la coupole entière et les minarets sont aussi recouverts de briques émaillées sur lesquelles sont tracés de grands dessins réguliers d’une souplesse délicieuse d’enlacements. Le soleil presqu’à l’horizon caresse la carapace émaillée de la coupole qui luit avec une douceur intense.

Nous nous approchons de la porte. C’est l’heure où le muezzin appelle les «Résignés» à la prière du soir. Lorsqu’on nous voit arriver, la foule s’amasse, forme une barrière. Même nos regards sont sacrilèges et ne doivent pas franchir la porte interdite aux chrétiens.

La nuit est là. Dans la poussière épaisse, à travers le bazar illuminé, nous regagnons le consulat impérial de Russie.

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29 mai.—Les marchands apportent de beaux tapis. Ils les disent anciens. En réalité, ils ont une cinquantaine d’années. Rien n’est plus introuvable en Perse que les pièces du seizième siècle. Ispahan a toujours été renommé pour ses tapis. Un de ceux que l’on me montre aujourd’hui est d’un point d’une extrême finesse, d’un beau décor très fouillé entourant un rectangle jaune orangé, d’un ton si chaud qu’il semble produire de la lumière.

Il est impossible de s’entendre avec le marchand sur un prix raisonnable, mais nous en reparlerons «demain»; un autre m’apporte un petit tapis carré qui à ma grande surprise est copié sur un modèle de la Savonnerie du milieu du dix-huitième siècle. Les tons noirs, bleus et roses, en sont d’une surprenante vigueur; le point d’une grande finesse. Le marchand me le laisse aussi ne pouvant se décider à conclure le marché.

On nous en présente d’autres que l’on veut nous donner comme très anciens; ce sont de mauvaises copies faites avec les détestables couleurs à l’aniline qui ont failli ruiner la fabrication des tapis en Perse. Le soleil a mangé les couleurs et comme tout tapis est invraisemblablement plein de poussière, on s’imagine que cet aspect vieillot est dû au temps et à la saleté et qu’en nettoyant le tapis il revivra dans sa beauté première; mais en écartant un peu les bouts de laine on voit qu’ils ont simplement été décolorés par le soleil et qu’ils n’ont jamais connu les loyales teintures végétales.

J’achète ce matin, une belle broderie ancienne, trois petites tasses, et une charmante laque du dix-huitième siècle d’une patine riche et assourdie. Mais avec quelle impatience, j’attends la belle pièce unique, l’objet rare!

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Les journées sont déjà très chaudes. Dès dix heures, on hésite à se risquer au soleil. Nous déjeunons vers une heure, puis c’est une longue sieste dans le grand salon dont les fenêtres et les persiennes sont closes; on fume, on joue du piano, on cause et même on s’endort un instant dans un fauteuil.