A quatre heures, les voitures attelées en daumont de Zil es Sultan sont là. Allons visiter quelques jardins et la mélancolique Djoulfa, de l’autre côté de la rivière.

Des mendiants nous attendent à la porte du consulat et nous suivent. L’un d’eux, un jeune homme de seize ans peut-être, est aveugle. Il tient un bâton d’une main; de l’autre il s’appuie sur l’épaule d’un enfant. Il lève la tête comme les aveugles que Breughel le Vieux a peints dans un tableau que l’on voit aujourd’hui au musée du Louvre. Par-dessus les fossés, les tas de terre, les décombres, ce couple court après nos voitures et nous rejoint à chaque halte. A tous les coins de rues, à toutes les portes de jardin, il est là, implorant la charité, et, quand nous repartons, l’aveugle trébuchant, la face tournée vers le ciel, nous suit sans se lasser.

Nous nous arrêtons d’abord au palais des Quarante-Colonnes. Il fut construit par Chah Abbas et l’on voit à l’intérieur quelques belles fresques datant de ce grand roi. Elles représentent des danses, des chasses, des jeux. A l’extérieur, le pavillon est flanqué d’un portique aux quarante colonnes de bois. C’était la salle du trône où Chah Abbas se laissait voir à son peuple. Ce portique, c’est presque le même que celui de Darius à l’Apadana de Suze. Les survivances des formes architecturales sont de longue durée dans l’Iran et l’on ne s’en étonnerait pas en constatant simplement la continuité d’un même climat si, en d’autres pays, le même ciel n’avait vu des formes aussi différentes que celles du gothique et celles du néo-classique romain se profiler sur les horizons gris ou vaporeux toujours les mêmes de l’Ile-de-France.

Ispahan.—Le palais des Quarante Colonnes.

Devant le palais est dessinée une pièce d’eau rectangulaire, d’eau couleur de jade, dans laquelle se réfléchissent et tremblent au souffle de la brise qui la ride, les colonnes du portique royal. Des statues d’albâtre bordent le bassin; des arbres taillés entourent le pavillon; leurs files droites vont se confondre avec celles des platanes qui ombragent les Huit-Paradis.

Nous longeons maintenant la grande allée Chahar Bagh, les Champs-Élysées d’Ispahan, et arrivons au pont fameux que construisit sur la rivière Zendeh-Rud un général de Chah Abbas du nom d’Ali-Verdi. Le pont a deux galeries élevées sur lesquelles peuvent passer les piétons; au milieu une large allée à voitures; en dessous un autre chemin à piétons. C’est une construction magnifique qui jadis reliait le quartier du Chahar-Bagh, sur la rive gauche où sont le palais des Quarante-Colonnes, le pavillon des Huit-Paradis et notre chère Medresseh, à une seconde avenue sur la rive droite du Zendeh-Rud où se trouvaient les habitations des princes et des grands seigneurs de la cour.

Ispahan.—Jardin et Palais au Chahar-Bagh.

Cette avenue n’existe plus; Ispahan a eu peine à survivre à la terrible invasion des Afghans qui la saccagèrent en 1722 et détruisirent presque toute la ville. Ispahan s’étendait sur la rive droite du Zendeh-Rud; maintenant, il n’y a là que des jardins ombreux, des peupliers, des platanes, des roses, des décombres informes, terres éboulées qui furent des palais jadis, des champs de pavots blancs, des seigles bleutés, des avoines légères, de quoi composer avec les montagnes arides et dentelées qui ferment l’horizon voisin, le plus mélancolique et le plus beau des paysages.