Rues en ruines d’Ispahan.
L’idée que nous passons au milieu de ces ruines ardentes, parmi les fleurs et les arbres vivaces, que nous y sommes pour quelques minutes à peine, que demain nous mourrons, que nous nous mêlerons de nouveau à la poussière éternelle des siècles dont nous sommes sortis, que se confondront dans le néant nos agitations et nos joies, l’idée de la précarité de nos vies nous étreint à la gorge et nous rend silencieux, tandis que les voitures longent les murs écroulés entre lesquels palpitèrent autrefois la splendeur et la beauté vivantes d’Ispahan.
Là-bas à droite, dort Djoulfa, l’arménienne Djoulfa, rues étroites et fermées par des portes épaisses, car toujours il lui fallut se protéger contre ses fanatiques voisins. Chah Abbas eut l’idée bizarre de transporter au cœur de son royaume, à côté de sa capitale, plusieurs milliers de familles qu’il prit dans sa ville de Djoulfa, en pleine Arménie, sur les bords de l’Arax. La nouvelle Djoulfa compta jusqu’à trente mille habitants. Ils furent au cours des siècles terriblement persécutés. Aujourd’hui ils ne sont plus que deux mille dans cette ville morte et chrétienne au centre de la Perse, où, les yeux encore tout pleins d’Ispahan voisin, l’on est surpris de voir sur le seuil des portes des jeunes filles vêtues à la géorgienne, sans voile, de lourdes tresses de cheveux tombant sur les épaules, et jouant à des jeux auxquels, enfants, nous avons joué.
La cathédrale date du XVIIe siècle. Elle est assez précieuse. Elle renferme des mosaïques, des peintures murales, des plaques émaillées où se mêle de la façon la plus inattendue le goût persan le plus raffiné de l’époque de Chah Abbas aux souvenirs chrétiens de l’art byzantin dont les Arméniens apportèrent avec eux les traditions dégénérées. L’évêque nous montre de beaux manuscrits dont sa bibliothèque est riche.
Dans la douceur du crépuscule bref de l’Orient, nous regagnons en grande hâte Ispahan, car ce soir nous dînons chez Zil es Sultan.
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Oh! ce dîner, dans quelle tenue nous nous y rendons!
Nous n’avons eu place dans l’unique valise qui nous était à chacun permise que pour du linge, des objets de toilette et des bottines de rechange. L’ingénieux Aimé a lavé et repassé lui-même des blouses pour les jeunes femmes qui ornent leurs corsages de roses rouges. (Entre parenthèses, on appelle les roses à Ispahan roses de Chiraz.) Deux d’entre nous ont des jaquettes noires, quel luxe! Un autre, moins heureux, n’a comme linge qu’une chemise de nuit, de soie, il est vrai. Il passe sous le col de sa chemise une immense lavallière noire qui s’étale sur un veston khaki, lequel descend sur un pantalon gris fatigué qui à son tour repose sur des souliers de tennis troués. Je suis en knicker-bocker et en bas, comme si je partais pour une excursion dans les montagnes d’Ispahan, mais j’ai une chemise, un col et des manchettes immaculés!
Nous défilons devant les gardes du palais en mettant dans notre démarche toute la dignité qui manque à notre accoutrement. Je me souviendrai toujours des révérences de cour des jeunes femmes en jupes courtes de voyage; je me souviendrai aussi de l’admirable turquoise d’un bleu sombre intense, grosse comme un œuf de poule, que notre aimable hôte portait, entourée de diamants, sur la poitrine.