Nous sommes tristes aujourd’hui parce que le ménage Phérékyde nous quitte. Il est obligé d’être à date fixe en Roumanie, et Phérékyde, prudent, qui sait maintenant ce qu’est la traversée du désert fait largement le compte de jours nécessaires pour arriver à la mer Caspienne. Il y a un bateau le 11 juin à Enzeli. C’est celui-là qu’il veut prendre. Alors il faudra ce soir se séparer.

Pour nous, nous voudrions ne pas faire de projets; nous avons eu trop de peine à gagner Ispahan; nous y vivons dans une ivresse légère et aimerions à y rester indéfiniment. L’idée du voyage de retour, des souffrances retrouvées, nous accable à l’avance. Pourtant, il nous faudra quitter aussi la ville des roses; nous fixons notre départ au vendredi 3 juin dans l’après-midi. Georges Bibesco a télégraphié à Keller d’amener la Mercédès jusqu’à Koum. Nous éviterons ainsi la dernière étape de cent cinquante kilomètres qu’il nous a fallu vingt-cinq heures de supplice pour couvrir en diligence persane.

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Avant le départ de nos amis, nous nous promenons dans les bazars, à pied, bien que ce soit contraire à l’étiquette.

Les bazars d’Ispahan sont immenses; ils couvrent près de quatre kilomètres. Une partie en est abandonnée depuis l’invasion afghane. Aujourd’hui nous les avons trouvés trop étendus encore.

Les bazars contrastent vivement par leur animation et par leur bruit avec le silence des rues dans le reste de la ville.

Les rues d’Ispahan, c’est une allée entre deux murs de terre; les murs sont hauts, sans une ouverture; de loin en loin une porte étroite et basse, toujours fermée. Une couche épaisse de poussière est étendue sur la chaussée. Les rues sont rarement droites; elles se coupent à angles inégaux; elles n’ont jamais de nom. Il faut un remarquable sens de l’orientation pour se retrouver dans leur dédale. Souvent un ruisseau coule au milieu de la chaussée, profond et abondant en eau. Des arbres poussent près du ruisseau dont les bords sont ravinés. On n’y passe en voiture qu’avec précaution. Mais qui songe, sauf nous, à se promener en voiture à Ispahan? Ici les murs sont écroulés; là, c’est un palais en ruines; plus loin une mosquée abandonnée. Voilà ce que sont les rues d’Ispahan qui compta un million d’habitants au temps de sa splendeur et qui en a à peine cent mille aujourd’hui.

Une extraordinaire et redoutable activité reste concentrée dans les bazars. Ils sont étroits et couverts en petites voûtes coupolées. Il y règne, comme dans ceux de Téhéran, comme dans tous les bazars persans, une obscurité, au premier abord, complète. Ce n’est que peu à peu que l’on s’habitue à ce manque de lumière. Dans cette pénombre on travaille pourtant.

Au bazar des chaudronniers et ferronniers, le tapage sous les voûtes peu élevées est assourdissant. On affirme que le besoin crée l’organe. Je voudrais que des anthropologistes distingués (ils le sont tous) mesurassent le tympan des chaudronniers d’Ispahan. Je tiens pour assuré a priori que cette membrane a quelques dixièmes de millimètres de plus d’épaisseur chez eux que chez moi, faute duquel renforcement membraneux, ils renonceraient à taper en cadence sur leurs chaudrons.

Escortés d’un cosaque russe et d’un «goulam» du consulat, nous marchons dans l’ombre du bazar. Les voûtes coupolées sont percées à leur sommet d’un trou rond par lequel passe une mince colonne de lumière, si pleine de poussières qu’elle semble un gros bâton de verre opaque, lumineux et pailleté, qui viendrait s’appuyer à terre.