Nous traversons le bazar où s’entassent des centaines de tapis apportés par caravanes des provinces et des pays voisins, de Kerman, d’Yesd, d’Hamadan, du Béloutchistan et de l’Afghanistan, le bazar des étoffes où, à côté des cotonnades anglaises, on trouve les soies de Kachan, les velours de Resht, et ces voiles légers de cachemire aux libres décors fleuris. On en fabrique dans le bazar; les pochoirs sont appliqués à la main, et l’on teint morceau par morceau à l’aide de loyales et éprouvées teintures végétales. De là la beauté des cachemires persans et leur supériorité sur les imitations que l’on fait aujourd’hui par milliers en Europe.
Des potiers sont accroupis devant leurs pots qui sont tous d’un même bleu et dont les formes offrent encore un galbe assez pur.
Voici maintenant les selliers qui fabriquent les beaux harnachements des chevaux, des ânes, et de mes amis les chameaux. Puis nous pénétrons dans le bazar des droguistes; de magnifiques vases anciens étalent leur vaste panse bleue et blanche; les uns sont persans, les autres viennent de Chine. Mais les odeurs qui se dégagent de ces étalages, mêlées à celles qui sortent d’une arcade voisine où un cuisinier prépare quelque horrible ragoût, nous obligent à fuir.
Du reste, nulle part nous ne nous arrêtons. Les marchands ne nous offrent pas leur marchandise; ils restent accroupis sur le seuil et semblent mettre leur point d’honneur à ne pas même nous apercevoir. Notables commerçants et bons musulmans, Ispahanais de vieille souche, ils ne regardent pas les chrétiens que nous sommes. Leur indifférence n’est pas partagée par le menu peuple du bazar, par les apprentis, les ouvriers, les gamins et ces loutys qui sont les «sans-travail» persans. Non, ceux-là nous emboîtent le pas et nous serrent de près. Le cosaque qui ferme la marche a beau les bousculer et leur montrer sa nagaïka, il ne parvient point à les écarter de nous. Et leur curiosité n’est pas bienveillante. Voilà que quelques petits cailloux nous tombent sur le dos. D’abord nous pensons que ce sont peut-être des gravats détachés des voûtes; mais non, ce sont bien des pierres qu’on nous jette. Nous nous retournons; une foule compacte nous suit, plutôt hostile.
Heureusement arrivons-nous au but de notre promenade, la fameuse mosquée Djouma, mosquée du Vendredi, qui date du VIIIe siècle. Mais du bazar, nous n’en apercevons que la porte extérieure sans aucun intérêt. Le «goulam» s’informe et trouve dans une ruelle un habitant qui consent à nous laisser monter sur sa terrasse.
On nous introduit dans une petite cour; la porte est fermée derrière nous; nous grimpons un escalier étroit, tortueux, sombre, aux marches hautes et dégradées, et débouchons sur une terrasse d’où l’on aperçoit la cour de la mosquée. Elle est de belles dimensions; au milieu est le bassin des ablutions, en face la grande arche de la porte principale. Les murs sont tapissés de briques émaillées d’un ton brun, mais nous sommes trop loin pour distinguer aucun détail.
Lorsque nous redescendons, la ruelle est envahie par des gens qui ont l’air indignés de la façon dont nous avons satisfait notre curiosité. Nous rentrons à travers le bazar. La foule nous suit. Les gravats recommencent à nous tomber sur le dos. Que faire? Nous ne nous battrons avec les Ispahanais qu’à la dernière extrémité, aussi hâtons-nous le pas pour regagner le consulat. Le cosaque gesticule avec sa nagaïka, repousse les plus audacieux, et nous marchons dignement, mais vite, pour sortir de ces interminables bazars où nous ne trouvons pas la curiosité bienveillante, l’indifférence bon enfant, que Gobineau attribue aux Persans.
Les pierres, heureusement pas grosses, continuent à arriver sur nous et une de nos compagnes assure qu’elle a senti sur son dos un coup de bâton, dont elle est, du reste, enchantée et qu’elle ne voudrait pour rien au monde ne pas avoir reçu.
Nous sortons enfin du bazar et arrivons dans la rue du consulat.
Il était temps.