Ce matin nous sommes attendus à l’école de l’alliance israélite.
Depuis que je suis en Perse, j’ai été surpris et charmé de voir que le français avait gardé dans ce pays une clientèle nombreuse. A Téhéran, si nous avions une difficulté dans la rue ou au bazar, avec un cocher ou un marchand, il se trouvait toujours quelqu’un dans la foule pour nous servir d’interprète. Et j’avais trouvé chez les libraires des grammaires imprimées à Paris et sur lesquelles nous nous étions tant ennuyés en classe. Je les avais feuilletées... Je n’aurais jamais cru que je m’attendrisse à lire la règle des participes. Mais j’étais en Perse, à mille lieues de la France.
Notre guide à Téhéran, un petit goulam de la légation de France, parlait français. Il me dit avoir appris notre langue à l’école israélite: ce qu’il me raconta sur cette école m’avait donné le vif désir de la voir. Mais nos jours à Téhéran passèrent sans que je pusse satisfaire mon envie. Aussi lorsque j’appris qu’il y avait à Ispahan une école semblable, je demandai à son directeur, M. Lahana, la permission de la visiter.
Dans la plupart des villes de Perse existe une communauté israélite dont les origines remontent parfois très loin; celle d’Hamadan, l’ancienne Ecbatane, date de la captivité de Babylone. Et quand on sait l’isolement où vivent les Juifs en Orient, on peut déclarer hardiment que nulles familles au monde n’ont un sang plus pur—puisque c’est le terme—et une plus longue lignée d’ancêtres que les familles israélites d’Hamadan.
Les Juifs habitant au milieu de populations hostiles et fanatiques, sont réduits, en ce pays, au dernier degré de l’avilissement. La plupart des métiers leur sont interdits. Ce qu’ils touchent est considéré comme souillé. Ils ne peuvent habiter la maison d’un musulman. Il y a peu de justice en Perse; il n’en est pas pour eux. Ils sont soumis à toutes les exactions; personne pour prendre leur parti; ils vivent dans une pauvreté affreuse; on imagine difficilement leur dégradation morale et physique.
Les liens familiaux sont faibles. Les mariages précoces ruinent la famille. Les petites filles se marient entre huit et dix ans. On en voit, spectacle affreux, qui, déjà flétries à onze ans, portent dans leurs bras un bébé aussi misérable qu’elles. On me cite un rabbin qui, pareil à David, voulut réchauffer sa vieillesse et, âgé de soixante-cinq ans, épousa une enfant de huit ans. L’homme se marie, à l’ordinaire, vers dix-huit ans. Lorsque sa femme a quinze ans, elle est fatiguée; il s’en dégoûte, divorce, ou prend une seconde femme sans quitter la première.
L’instruction n’existait pas. Parfois un rabbin groupait autour de lui une trentaine d’enfants et leur apprenait tant bien que mal à lire. De religion, l’ombre seulement; quelques pratiques, c’est tout. Des conversions fréquentes à l’islamisme à cause de persécutions ou de dénis de justice, ou surtout à la suite de l’application d’une loi inique réglant les questions d’héritage et déclarant que l’argent du défunt irait au membre de sa famille, quelque éloigné qu’il fût, qui se serait converti à l’islamisme. C’est une prime à l’apostasie.
L’Alliance israélite universelle travaille à améliorer cette situation. Nous allons voir ce qu’elle a fait à Ispahan.
Nous partons en voiture avec le chargé d’affaires de Russie qui, par suite des rivalités et compétitions entre les écoles israélites, congréganistes et protestantes, se trouve, lui, le représentant de l’État russe antisémite, protecteur des Juifs d’Ispahan.
Nous traversons les bazars et arrivons dans le quartier israélite. Ici, les rues sont encore plus étroites que dans les autres quartiers d’Ispahan. Elles tournent, se croisent à tous angles et forment l’enchevêtrement le plus inextricable qui se puisse imaginer. Les cosaques à cheval qui nous précèdent et qui ont été déjà plusieurs fois à l’école, n’en retrouvent le chemin qu’avec peine.