Des vieux Juifs, des femmes, des enfants se pressent sur le seuil des portes pour nous voir passer; ils montrent des faces maigres, de grands nez aquilins, des prunelles ardentes. Ils sont vêtus misérablement. Leurs maisons, ce sont quelques murs de terre, une pièce sans fenêtre et sans meubles. Ils savent que nous allons visiter l’école; ils sont fiers de voir les cosaques et le chargé d’affaires de Russie nous accompagner. On en parlera au bazar cet après-midi et le prestige bien faible des Juifs s’en augmentera un peu.

L’école est cachée, comme toute habitation en Perse, derrière des murs sans ouvertures au dehors. Lorsque l’on a franchi la porte, on trouve une série de bâtiments élevés d’un étage et groupés irrégulièrement autour de trois ou quatre cours. Il y a ici trois cent cinquante élèves garçons et deux cent cinquante filles.

Nous parcourons les classes de filles d’abord; des gamines de sept ans me lisent des fables de La Fontaine; d’autres font de l’histoire, de l’arithmétique. Je leur pose quelques questions. Elles parlent le français avec un étrange accent guttural. Quelques classes sont consacrées à la broderie, à la couture.

Les garçons, que nous visitons ensuite, ont les cheveux rasés de près et les yeux brillants; leurs faces n’ont rien du type juif que nous connaissons en Europe. Nous les interrogeons, parlons de la Révolution, de l’émancipation des Juifs. Je demande à un ou deux des plus intelligents:

—Que voudrais-tu faire?

—Aller à Paris étudier pour être professeur.

Voilà de la graine de déracinés.

Dans les ateliers on apprend à ces enfants un métier qui leur permettra de gagner leur vie au sortir de l’école. Aucun musulman ne consentirait à prendre un juif comme apprenti. On a eu toutes peines du monde à trouver des ouvriers pour venir enseigner leur métier à l’école; le grand mollah l’a défendu. Enfin, malgré tout, les ateliers sont organisés. Je vois des enfants faire de beaux «guivets», chaussure à la mode à Ispahan, d’autres travaillent le fer, d’autres sont ébénistes. Ce que l’atelier produit appartient au patron. Ainsi se forment des générations de jeunes israélites qui pourront exercer des métiers honorables, et les filles elles-mêmes gagneront leur vie.

La misère de ces enfants est si grande que l’école est obligée de les nourrir au milieu du jour et de les vêtir. La bibliothèque leur prête des livres; Victor Hugo et Alexandre Dumas enchantent les veillées de petits israélites au centre de l’immense et ruinée Ispahan.

Maintenant nous nous reposons dans le petit salon de M. Lahana et écoutons le récit de ses expériences en Perse. Du jour où l’école fut fondée, les Juifs sentirent qu’ils auraient, en la personne du directeur, un homme qui saurait les défendre, qui aurait accès dans les consulats et chez le gouverneur. Ils n’étaient plus le troupeau sans chef. L’école devint un lieu d’asile; en cas de troubles, les israélites s’y réfugient.