Les enfants aiment l’école. Ils y vivent dans des conditions matérielles très supérieures à celles qu’ils ont chez eux; ils y trouvent aussi un milieu moral infiniment plus élevé que celui d’où ils sortent. On leur enseigne la valeur d’une foule de choses qu’ils ne soupçonnaient pas; ils deviennent propres, soigneux de leur personne et de leurs vêtements; ils prennent l’habitude du travail régulier. L’école a fait cesser presque complètement l’immorale pratique des mariages pour les filles de huit à dix ans. On les garde à l’école jusqu’à quatorze ou quinze ans. Elles en sortent, sachant un métier et capables de diriger leur ménage.
La supériorité des écoles israélites est telle que, malgré les préventions séculaires et le mépris qu’on a toujours pour les Juifs, voilà que quelques-unes des meilleures familles musulmanes envoient leurs enfants aux classes israélites au grand scandale des mollahs.
Ce sont des Français qui dirigent ces écoles, l’instruction y est donnée dans notre langue; ainsi c’est un peu de notre civilisation et de notre pensée qui pénètre au cœur fermé de la Perse.
*
* *
Après déjeuner, le marchand aux miniatures revient. Je paie le prix qu’il demande; j’enferme dans ma valise les précieuses miniatures. Dix fois dans la journée je les en sors; dix fois je les y remets et ferme la valise à clé. Jamais explorateur ne fut plus fier de ses découvertes et si je trouve à Kachan la plaque de l’époque mongole, mon bonheur sera complet.
*
* *
A quatre heures, nous retournons à Ali-Kapou. L’ancien palais de Chah Abbas a été recouvert à l’intérieur d’un badigeon de plâtre sous lequel on aperçoit par places l’ancienne décoration peinte. Sous le portique, au premier étage, il y a dans la niche centrale deux peintures de la fin du XVIe siècle, représentant, chacune, une jeune femme élancée, vêtue de simples vêtements flottants, d’un style précis et large à la fois, de charme et de finesse.
Une de mes miniatures, où est peinte une jeune femme jouant avec un singe, est de la même époque que ces fresques d’Ali-Kapou.
Nous montons sur la terrasse supérieure. Nous regardons Ispahan étendue au-dessous de nous. A nos pieds, c’est la grande place, le Meïdan y Chah où passent des cavaliers sur de légers chevaux blancs qui dansent, et des petits ânes gris qui vont où on les pousse. A droite, la coupole intensément bleue de la mosquée royale; à gauche, la porte monumentale du bazar; en face la coupole beige aux arabesques bleues et noires du Cheik Lutfallah. Puis, ce sont des murs et des murs de pisé, des terrasses, les petites voûtes coupolées des bazars et des hammams. Partout, dans les cours des maisons ou au milieu des rues, des arbres admirables, peupliers ou platanes, d’une verdure si riche en ce moment qu’elle est à la fois sombre et fraîche. Au loin, s’étend l’enceinte ancienne de la ville qui enferme aujourd’hui des champs de froment et d’orge parmi les décombres. L’horizon est fermé par les montagnes nettement dentelées qui entourent la plaine d’Ispahan. Le soleil caresse les murs en ruines, les terrasses, et, à côté des frondaisons vertes des arbres, fait chanter les bruns chauds des terres.
Nous allons aussi à la Medresseh, dire adieu à l’églantier en fleurs, au ruisseau de jade qui coule entre les murs émaillés de l’ancienne école. Nous voulons revoir ces endroits si beaux que nous quittons demain.