Et je sors de la ville en voiture; je traverse le pont d’Ali-Verdi. La rivière coule bleue entre les bancs de sable; des saules se réflètent en ses eaux calmes. Je continue à travers la campagne dans la direction de Djoulfa. Des voitures de la cour me croisent; puis voici des dames de harem sur des mules conduites par des nègres. Une des mules s’effare au bruit de la calèche attelée en daumont; effrayée, la dame qui la monte ne songe plus à tenir son voile qui se déplace et laisse voir un instant des yeux admirables et l’arc net de ses sourcils.

J’ai les murs de Djoulfa à ma droite; à gauche, des pavots dressent leurs fleurs hiératiques, des avoines légères ondulent au vent; dans les jardins de jeunes peupliers pressés, des Persans se promènent deux à deux en se tenant par le pouce. C’est une scène calme et animée à la fois, d’une indicible grandeur.

Le soleil qui s’abaisse sur l’horizon enveloppe le paysage de caresses chaudes. Qu’est la lumière si vantée de Rome auprès de celle d’Ispahan? Comment décrire cette intensité de rayonnement, les tons d’ambre fluide, la clarté merveilleuse et comme palpable de l’atmosphère au coucher du soleil en juin sur le haut plateau de l’Iran? Les ombres s’allongent violettes, les montagnes prennent une couleur de velours vieux rose, et le bleu des coupoles émaillées vibre dans l’air du soir. Un peuplier au bord de la route frissonne de toutes ses feuilles.

Vendredi 3 juin.—Il faut partir. L’angoisse de quitter Ispahan nous serre le cœur depuis plusieurs jours déjà. Quoi! perdre ce que nous avons gagné avec tant de peine, les heures calmes et voluptueuses des matins sous les platanes et parmi les roses du consulat, les grands repos de midi alors que le soleil brûle, les promenades du soir dans les jardins abandonnés où dorment des palais dont aucune princesse ne réveillera plus les échos, les courses à travers les ruines ardentes, la beauté des nuits étincelantes!

Quitter Ispahan pour retrouver la fatigue du voyage, la traversée difficile du désert, la chaleur accablante dans la voiture fermée, la poussière qui ne cesse pas, les repas insuffisants à l’ombre incertaine d’un arbre ou dans la saleté d’une écurie, les nuits sans sommeil, les siestes dans quelque grenier infesté de souris, l’énervement des attentes à chaque relais, les querelles avec les cochers; refaire cela sans être soutenu par l’idée qu’on a devant soi chaque jour quelque chose de nouveau, n’être plus attiré par la fascination de l’inconnu! Le retour! Revenir sur ses pas alors que devant nous le monde entier est là qui nous attend!

Pourtant il faut partir. Les achats qui traînent depuis huit jours sont conclus dans la matinée. Des menuisiers emballent pour nous.

A quatre heures, les deux landaus sont là, dans l’intérieur desquels nous avons installé de véritables lits, grâce aux matelas que nous a cardés le vieil Homère.

M. Tchirkine, qui nous a si bien reçus pendant ces huit jours, nous accompagne à cheval avec tous les cosaques du consulat jusque hors des portes; le vice-consul d’Angleterre se joint à lui avec huit magnifiques cavaliers hindous, des lanciers du Bengale.

Et nous traversons une dernière fois les bazars animés et les rues désertes d’Ispahan.

A quelques kilomètres de la ville, notre escorte prend congé de nous.