De Koum à Téhéran en automobile.—Jamais automobile n’est arrivé à Koum. Aussi, à trois heures, avant de partir, allons-nous nous faire photographier au bord de la rivière avec, dans le fond, ô sacrilège, la mosquée sainte!
Nous laissons Aimé et nos bagages à Koum; il arrivera vingt-quatre heures après nous à Téhéran. Et nous partons.
Comment dire l’ivresse de marcher à quarante kilomètres à l’heure, dans un excellent automobile, bien suspendu, aux coussins moelleux, sur cette route où l’horrible diligence persane nous a secoués pendant plus d’un jour et d’une nuit? Nous filons sur le sol dur et rocailleux. La chaleur est intense; sous la capote relevée de la voiture, nous recevons des gifles d’air chaud, comme une douche sèche, continue et brûlante. Dans la joie de se retrouver au volant de direction, et confiant dans la solidité éprouvée des ressorts, Georges Bibesco nous mène à toute allure: nous sautons sur les inégalités de la route, et Dieu sait si elles sont nombreuses et si nous avons eu le temps de les compter en détail à l’aller? Les réactions sont dures dans le fond de la voiture. Qu’importe? A ce train-là, nous sommes sûrs d’arriver ce soir à Téhéran et, arrêts compris, de faire en cinq heures, les cent cinquante kilomètres qui nous séparent de la capitale.
Et c’est joyeusement que nous dansons sur les caniveaux et les pierres dont la route est semée.
A Kusch y Nusret où nous avons passé notre première nuit, nous nous arrêtons pour prendre du thé.
Un peu plus loin dans les montagnes, nous rencontrons quatre chevaux qui regagnent le relais. Ils s’effraient à notre vue, font un subit tête à queue; les voilà partis ventre à terre et nous à leur poursuite. Jamais chevaux de poste persans n’ont tant et si vite couru! Enfin ils ont l’intelligence d’entrer dans une clairière et de nous laisser passer.
Le ciel devant nous est sombre; les montagnes de l’Elbourz sont voilées par les nuages; on n’aperçoit pas le Demavend; il doit y avoir un orage sur Téhéran, car le vent brûlant nous souffle dans la figure avec rage et commence à soulever les sables. Nous les regardons de loin se lever du sol et filer sur le flanc des montagnes en longues traînées grises. Et comme nous arrivons au sommet d’un petit col, nous sommes enveloppés par un tourbillon. On ne voit plus à un mètre devant soi; il faut arrêter le moteur. La poussière fine se change en gros grains de sable et en petites pierres qui nous fouettent le visage avec une telle force, que nous voici aussitôt agenouillés dans l’auto, les yeux fermés, la figure dans nos mains, à moitié asphyxiés par la rafale qui pique. C’est un sentiment fort angoissant; il manquait à la collection de nos sensations de voyage. Comme nous sommes, je crois que nous l’avons démontré, de vrais touristes curieux de tout ce qui est nouveau, l’idée d’être pris dans une tempête de sable nous aide à supporter notre détresse physique.
Le tourbillon ne dure que cinq minutes.
Mais comment le moteur se trouvera-t-il de cette aventure? Les poussières n’auront-elles pas envahi ses organes délicats? Marchera-t-il encore?—Oui, le voilà qui ronfle régulièrement et nous entraîne de nouveau dans une course folle vers Téhéran.
La nuit vient. Nous franchissons les chaînes de montagnes, retombons dans les plaines, gravissons d’autres pentes raides, filons entre les rochers, à une allure vertigineuse.