Notre phare est allumé; nous avançons aussi vite que possible pour gagner Mendjil où un pilaf nous attend à la zastava amie. Dans le fond de l’auto, nous sommes meurtris de tant de secousses et très las.
A dix heures, nous arrivons à la zastava dans le défilé, si fatigués que c’est à peine si nous pouvons jouir de l’excellente hospitalité qu’on nous y offre. Seul du thé bouillant nous est un réconfort.
Pendant que nous sommes là, nous entendons, sur la route, les clochettes des chameaux dont les longues caravanes commencent à passer.
Nous partons enfin pour notre dernière étape. Nous devrions ne pas mettre plus de trois heures pour les quatre-vingt-dix kilomètres qui nous restent à faire.
Mais nous constatons bientôt qu’il n’est pas question de faire trente kilomètres à l’heure dans la nuit, car à chaque moment nous rencontrons ou rattrapons une caravane. Quand ils voient le phare éblouissant de l’auto, les grands chameaux tremblent sur les quatre articulations de leurs pattes, forment un cercle, tournent le dos à l’ennemi, mettent leurs têtes les unes tout près des autres et se racontent leur frayeur. J’ai beau leur crier: «Kabardar, kabardar», ils n’écoutent rien. Les chameliers accourent; les chameaux oscillent de droite et de gauche, mêlent les cordes qui les attachent, et nous restons à attendre que ces nœuds inextricables d’animaux se défassent. Les ânes, eux, ont une autre façon de procéder; ils s’hypnotisent sur le phare, refusent de bouger, et il faut les porter sur le bord de la route.
Nous rencontrons et croisons peut-être une vingtaine de caravanes de chameaux et autant de caravanes de mulets et d’ânes. C’est chaque fois entre cinq et dix minutes d’arrêt forcé.
Nous arrivons enfin à la forêt: il y règne une fraîcheur délicieuse. A la clarté du phare nous voyons les oliviers centenaires, le dôme que nous font les hêtres et les érables; des haies de liserons courent le long de la route, et les fontaines descendent en cascades à travers les bois; le bruit de leurs chutes nous accompagne et berce notre fatigue extrême. A peine gardons-nous les yeux ouverts; mais les cahots rudes nous empêchent de dormir et nous obligent à nous tenir à nos sièges. Sur la route un chacal file devant nous obliquement. Georges Bibesco est toujours au volant.
Un nouvel arrêt, encore un pneumatique crevé. Il ne reste plus qu’une chambre à air; on est obligé de mettre un bandage à l’enveloppe. Longue réparation pendant laquelle nous nous enfonçons dans la forêt à la recherche d’un torrent que nous entendons chanter doucement près de nous. Sous les arbres, l’obscurité est profonde. A grand peine nous arrivons au bord du ruisseau, nous nous déchaussons et plongeons nos pieds dans l’eau fraîche. Entre les feuilles, on aperçoit le ciel plein d’étoiles claires.
Nous filons de nouveau. Il est plus de trois heures du matin. Jamais fatigue plus forte ne nous accabla. Voilà dix-neuf heures que nous sommes en route. Le bandage cède. Il faut le renforcer. Et nous repartons. Nous longeons des clairières ouvertes et des taillis obscurs.
Maintenant une aube affaiblie laisse voir les grands arbres immobiles qui bordent la route. Autour d’eux flotte une buée légère, comme la respiration de la nuit qui s’en va. Le ciel est gris, chargé de vapeurs. On y voit à peine.