Pourtant l’énervement a gagné notre conducteur. Nous marchons à grande allure, car nous avons quitté les montagnes et sommes en terrain plat. Dans le fond de la voiture, la princesse Bibesco, son cousin et moi sommes si fatigués que nous ne pouvons plus parler. Il semble que nous touchions à la limite extrême où l’on perd conscience. C’est un engourdissement des membres rompus par les secousses, engourdissement qui est très douloureux et presque agréable.
Nous arrivons à un carrefour. Un arc de triomphe dit que le Chah a passé par là. A droite? A gauche? Nous prenons à droite entre deux habitations qu’une galerie supérieure réunit. Nous filons à cinquante kilomètres à l’heure dans la lumière indistincte de l’aube. Soudain, nous sommes projetés en l’air tous trois, nous envolons et parcourons d’un furieux élan je ne sais combien de mètres. Comment cela finira-t-il?... Retrouverons-nous, lorsque nous redescendrons, l’automobile intact?... Oui, nous retombons sur nos sièges et l’auto qui avait donné violemment contre un dos d’âne continue comme si de rien n’était. Nous n’avons eu aucune émotion, nous étions trop fatigués, mais la violence de la secousse nous a réveillés et nous regardons autour de nous.
Paysage aux environs de Resht.
Nous sommes dans un lieu calme, inattendu, dont l’étrangeté nous surprend et nous ravit. Au lieu de la route, une allée droite couverte de sable fin; des deux côtés, des rizières restreintes la bordent d’une eau de couleur jade clair encadrée par des haies de buis taillé d’un vert foncé. De petites touffes de riz percent à intervalles réguliers la surface glauque et luisante de l’eau. Par-delà les rizières, des taillis et de nobles bosquets d’arbres, un bois paisible où pas un oiseau ne chante. De place en place, bâtie sur pilotis, une petite maison couverte de chaume; sur la galerie ouverte, protégés par un store de roseaux, des jardiniers dorment couchés sur des nattes de jonc. Dans un réchaud des braises couvent sous la cendre. Et sur tout cela règne un calme solennel; c’est la paix où s’assoupit le parc d’une Belle au Bois dormant. Nous regardons ces choses précieuses avec des yeux pleins de sommeil, et, ne sachant si nous rêvons ou si nous sommes éveillés, ne parlons pas de peur de chasser la vision de ces petits parterres de jade enchâssés de buis vert.
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A six heures, nous arrivons au consulat. Il y a vingt-deux heures que nous sommes sur route, fatigués et poussiéreux comme nous ne l’avons jamais été. Nous espérons quelques heures de repos, mais les moustiques ne nous laissent pas dormir.
A Resht.
A dix heures arrivent les Phérékyde qui n’en sont plus à compter leurs accidents de voiture. Une roue a cassé; ils ont fait les derniers trente kilomètres sur les charrettes sans ressorts de la poste.