12 juin.—Tous les magasins de Tiflis sont fermés. A l’hôtel de Londres, nous retrouvons Léonida revenu depuis deux jours. Il nous conte ses aventures périlleuses. Elles valent, à elles seules, un chapitre.

CHAPITRE X
DE TIFLIS A TABRIZ ET ZENDJAN
OU AVENTURES HÉROIQUES DE LÉONIDA ET D’UNE MERCÉDÈS
DANS LES MONTAGNES DE LA PERSE

Notre ami Léonida laissé à Tiflis, ayant décidé de se rendre compte par lui-même de la valeur des renseignements sur la route de Tabriz, organisa son expédition. Il aménagea sa voiture de façon à pouvoir prendre trois cent cinquante kilos d’essence. Il se munit d’un interprète, et en compagnie de son fidèle Giorgi, son mécanicien dont le nom doit aussi passer à la postérité... il prit le train pour Akstafa. C’est ainsi que commencent en ce pays les voyages en automobile.

Il y avait une route jadis d’Akstafa à Tiflis; mais depuis vingt-cinq ans que le chemin de fer a été construit, le gouvernement russe a détruit la route de façon à obliger les voyageurs à se servir du train. Voilà un procédé simple et sommaire à recommander aux compagnies de chemin de fer, qui font de mauvaises affaires.

A Akstafa, commencent le voyage en auto et les aventures de Léonida. Ces dernières furent si nombreuses, si variées que je pense que la meilleure façon de les raconter au lecteur est de publier les brèves notes que jour par jour Léonida prit sur son carnet. On verra mieux ainsi l’énergie extraordinaire et l’obstination presque folle que notre ami apporta à l’exécution de son plan, ayant à lutter dans les circonstances les plus désavantageuses contre un pays de montagnes ou inondé, dans lequel à ce moment-là, les populations étaient soulevées, où Arméniens et Tatares se massacraient, où les brigands étaient maîtres des routes. On verra la malchance terrible qui s’abattit sur Léonida, à la suite d’une faute grave de son mécanicien, l’inouïe ténacité qu’il apporta à réussir quand même, et à essayer, malgré tout, de nous rejoindre à Téhéran.

Laissons donc la parole à Léonida.

*
* *

Dimanche 7 mai.—A midi à Akstafa. Il pleut. Pour franchir dans la boue le kilomètre qui sépare la gare de la chaussée, il faut une heure. Là, les cosaques m’arrêtent; ils ont l’ordre de ne laisser passer personne à cause des brigands. Je montre la lettre du gouverneur de Tiflis, et ils consentent à me laisser aller.