A deux heures je déjeune à 66 kilomètres d’Erivan. De là je pars pour Nakhitchévan, assez bonne route, une seule montagne à franchir. Je suis à sept heures à Nakhitchévan que je trouve plein de soldats. Les cosaques veulent m’empêcher de partir pour Djoulfa à cause des brigands. Grâce à la lettre du gouverneur je passe malgré la consigne. Je traverse d’abord la rivière Nakhitchevan sous les yeux de deux mille personnes assemblées sur ses rives. Le courant est violent; l’eau dépasse les essieux et jaillit jusque sur moi. Mais le moteur continue à travailler excellemment et je réussis à passer à la grande stupéfaction de la foule.

QUELQUES INCIDENTS DE VOYAGE (2)
Passage de la rivière Nakhitchévan.

De l’autre côté de la rivière, je trouve un chemin très difficile et montagneux. Je retombe sur une petite rivière, l’Alingiaciai, qu’il me faut traverser quatre fois. C’est une détestable petite rivière. Elle a des bords escarpés et cache sous l’eau de gros rochers. Je m’en tire sans rien casser, c’est miraculeux. Au sortir de la rivière, c’est une route impossible de trous, de rochers, de boue solide et jaune. Je n’avance pas. Et voilà que tout à coup, je vois à quelques centaines de mètres devant moi, dans la nuit qui tombe, cinq hommes en travers de la route.

J’aperçois leurs fusils. Ce sont sans aucun doute, quelques-uns des brigands annoncés par les cosaques. Il n’y a pas à reculer. Je tâcherai de passer en vitesse et de les prendre par surprise. Heureusement, comme je m’approche d’eux, la route devient meilleure. Je marche à trente kilomètres à l’heure. Ils font signe d’arrêter. Je file droit sur eux: ils s’écartent et je passe. Nous n’avions pas fait cent mètres, que des coups de feu éclatent. Des balles sifflent près de nous; mais nous sommes loin déjà et en sûreté.

Ouf! l’alerte a été vive! Huit kilomètres plus loin, voilà la machine embourbée. Pour la sortir de là, je mets en marche, descends de voiture, et, avec Giorgi, nous nous couchons à plat ventre sous l’essieu que nous soulevons.

Pendant que nous nous apprêtons à monter dans la voiture, un Tatare, surgi on ne sait d’où, me saute dessus. Je suis assez heureux pour lui coller un coup de poing dans la figure, qui l’envoie rouler à terre. Giorgi et moi avons vite fait de le ficeler comme un saucisson. Une fois bien attaché, nous le jetons dans la voiture, et l’emportons à Djoulfa, où nous arrivons sans autre accident, à onze heures du soir après avoir mis cinq heures pour faire les trente kilomètres qui séparent Nakhitchevan de Djoulfa.

QUELQUES INCIDENTS DE VOYAGE (3)
Le débarquement à Djoulfa.

Nous remettons le Tatare au commandant de Djoulfa.