A une heure et demie je pars au milieu d’une grande manifestation de la colonie européenne. Jusqu’à ce que je sois sur le haut du plateau, le chemin sera très dur. J’aurai quarante rivières à traverser sans pont, et les grandes montagnes escarpées qui flanquent de toutes parts le plateau de l’Iran et en font une forteresse presqu’inaccessible. Je suis bientôt dans les montagnes, des rochers sont tombés sur le chemin; il y a des éboulements; il faut faire un travail de terrassier pour pouvoir passer. Sur la montagne Chiblin je trouve des pentes de 30 degrés. Je marche continuellement en première vitesse. Je mets quatre heures pour faire les vingts premiers kilomètres. J’arrive à dix neuf cents mètres d’altitude, étant parti de Tabriz qui est à onze cents mètres.

Je suis obligé tant la route est dure d’atteler des bœufs pour aider le moteur. Soudain l’axe se casse de nouveau. C’est la quatrième fois! Je suis abîmé de fatigue et de chagrin. Enfin j’amène la voiture jusqu’à un caravansérail et pars à cheval pour Tabriz avec un guide persan. J’y arrive à une heure du matin. Jamais je ne pourrai dire l’impression désolée de ce Tabriz mort au milieu de la nuit.

Mercredi 24 mai.—J’envoie des bœufs chercher la voiture. Cette fois-ci, je renonce à aller plus loin. Voilà quatre fois que je répare l’axe cassé primitivement par Giorgi. Je n’en puis plus.

Je décide de démonter la voiture et de l’envoyer par chameaux à Erivan. Je fais un prix avec un chamelier. Il me demande quatre mille francs. Épouvanté du prix, je décide coûte que coûte de refaire un axe et de rentrer en auto sur Tiflis. Je trouve avec une peine inouïe un morceau d’acier que je paie cent cinquante francs et je suis obligé de donner cent francs au mécanicien.

Jeudi 25 mai.—La machine revient traînée par des bœufs.

Il y a de sinistres nouvelles du Caucase russe. Le pays autour d’Erivan est soulevé; on s’y massacre. Les communications sont interrompues entre Djoulfa et Erivan. La route est fermée pour le retour. Que faire? Aller de l’avant. Essayer encore de gagner Téhéran et de rejoindre mes amis, qui, plus heureux que moi, doivent être dans la lointaine Ispahan à cette heure.

Vendredi 26 mai.—Essai de la voiture et du nouvel axe. J’engage un goulam, ex-cocher du prince héritier qui déclare le trajet impossible.

Je l’emmène avec moi autour de la ville pour lui montrer ce que l’auto peut faire. Les caniveaux sont si durs que je suis obligé de construire des ponts pour les passer.

Dans la traversée d’une rivière, l’auto tombe dans un trou. Impossible d’en sortir. Je passe toute la nuit sur le siège, l’eau coule sous mes pieds. En outre il tombe une grande pluie.

Vers cinq heures du matin, une panthère vient boire non loin de moi.