Il ne nous reste qu’à retourner sur nos pas, traînés par des bœufs qui n’auront pas de peine à couvrir autant de chemin dans la journée que j’en faisais à l’aller lorsque la machine marchait.

On me trouve six bœufs. Il faut la lettre du gouverneur pour les avoir, de force plus que de gré. Je n’ai plus de provisions; les villageois n’ont même pas des œufs; je dois sortir mon revolver pour les obliger à me donner ce qu’ils ont caché et qu’ils me font payer un prix excessif. Et pendant une semaine entière, je marche sur Tabriz traîné par des bœufs lents, dans ma pauvre voiture cahotée.

Il me faut une semaine pour couvrir ce que j’avais fait en cinq jours à l’aller. Voilà le seul gain qu’il y a à voyager en auto entre Tabriz et Kaswyn. On gagne deux jours par semaine sur les bœufs.

Mercredi 7 juin.—Je suis de nouveau à Tabriz. La colonie européenne me reçoit chaleureusement. Les consuls me donnent des attestations disant que j’ai fait l’impossible en ce pays affreux. Je trouve un axe prêt, car j’avais télégraphié de Zendjan. Maintenant, je n’ai plus qu’une hâte: rentrer à Tiflis coûte que coûte. Comment ma voiture tient-elle encore?

Jeudi 8 juin.—Je pars à huit heures du matin. Je retrouve la même route détestable et dangereuse qu’à l’aller, mais immense progrès! il n’y a plus de boues. Le temps s’est mis au beau. On peut rouler, avec précautions, partout. J’établis un prodigieux record. Par-dessus les montagnes et à travers les vallées, j’arrive à 5 heures de l’après-midi à Djoulfa d’une seule traite.

Là, au lieu de me reposer, je décide de traverser immédiatement l’Arax. La traversée du premier bras en barque se fait sans peine. Au second, je prends le bac. Mais pour passer du bac à terre, il faut un pont de planches. Je le fais, je m’engage dessus... Un craquement sinistre!... Les planches cassent, voilà la voiture qui tombe à l’eau. Elle en a jusqu’au haut des roues. Impossible de trouver du monde pour m’aider à sortir de là. Il faut attendre le matin. Je passe toute la nuit sur le siège au-dessus de l’eau qui coule autour de moi.

Vendredi 9 juin.—Bœufs et chevaux me sortent de la rivière. Je repars. Ici il a plu constamment, les routes sont impossibles. Je trouve des marécages.

Je suis obligé de mettre des planches devant l’auto; je fais quatre mètres; je retire les planches derrière et les mets devant; j’avance de nouveau et je recommence. Il me faut des heures pour passer ce marécage, qui n’a que quelques kilomètres.

Plus loin au passage de la petite rivière, je prends le parti d’en remonter le cours pendant trois kilomètres pour éviter d’en franchir quatre fois les berges escarpées.

J’enfonce dans la rivière Alingiaciai. De nouveau, il me faut des bœufs pour me tirer. Je mets dix heures et demie pour faire trente kilomètres. A onze heures du soir, j’arrive près de Nakhitchévan. Tout le pays est en révolution. Le village est barricadé; je suis obligé de dormir sur la route dans la voiture.